LES GROSSES PEUVENT Y ARRIVER! Mais arriver à quoi, bon sang? A préparer de la mousse au chocolat, du coq au vin, de la paella? Ou bien, à toucher leurs orteils du bout des doigts, sans fléchir les genoux? Héloïse n’excellait ni dans une ni dans l’autre discipline: c’est tout juste si elle arrivait à cuire correctement des pâtes ou à pédaler cinq minutes d’affilée sur un vélo d’appartement!
LES GROSSES PEUVENT Y ARRIVER! Qui donc avait lancé ce défi saugrenu? Le front plissé, les sourcils froncés, la grosse Héloïse se répétait ces mots avec une sorte de rage: elle avait lu et relu les cinq phrases du Concours de Nouvelles et aucune, vraiment aucune ne l’inspirait ! Bien sûr, elle avait envie, maintenant, de lire les cinq livres cités mais n’allait-elle pas découvrir cinq romans de génie, à côté desquels ses élucubrations malhabiles feraient piètre figure? Où trouverait-elle encore de l’inspiration là où d’autres, cent fois meilleurs qu’elle, l’avaient devancée?
Avec une grimace de dépit, elle s’extirpa péniblement de son fauteuil : le miroir placé dans l’angle de la pièce lui renvoya son image de grosse et elle détourna les yeux. Au même moment -porté peut-être par le souffle printanier qui se glissait par la fenêtre entrouverte - un esprit mutin lui répéta à l’oreille: LES GROSSES PEUVENT Y ARRIVER! Cela tournait à l’obsession!
Elle fit quelques pas en avant, tira la langue à son reflet, qui lui répondit du tac au tac, et, après avoir empoigné son sac, ses clés et son manteau, clopina vers la porte qu’elle claqua en sortant.
Au bas de l’immeuble, elle écouta Paulette Lestafier, la concierge, se plaindre de ses rhumatismes et du chahut des voisins…Dans le quartier bourgeois qu’habitait Héloïse, il s’était produit d’énormes changements les dix dernières années. En plus de la folie des promoteurs immobiliers qui avait fait disparaître du paysage quantité de maisons confortables mais ne répondant plus à la norme actuelle - entasser le plus de monde possible sur le plus petit espace possible - des vagues migratoires successives avaient modifié la physionomie des environs…
Dorénavant, Héloïse achetait son pain polonais, ses carottes et ses poivrons turcs, choisissait ses fruits chez le Marocain, recourait aux services bon marché des hommes de l’Est, et ne pouvait que donner raison à la concierge qui affirmait haut et fort que la ville était devenue une vraie tour de Babel et que la fin du monde n’était sûrement pas loin!…
Au fond, Paulette Lestafier n’était pas si folle qu’on le disait : la tension montait dans le quartier et, régulièrement, des bagarres éclataient, obligeant la Police à intervenir.
Dans la rue commerçante, Héloïse parcourut d’un œil gourmand le choix de « Nouveautés » dans la vitrine du libraire. Quelle chance! Le livre de Christian Oster, Loin d’Odile, ainsi que La Correspondante, d’Eric Holder étaient en vente! Au moins, elle aurait de quoi lire pour ce soir. Depuis son divorce et le départ de ses enfants, devenus adultes, il lui fallait sa dose quotidienne de lecture et de chocolat pour combler le vide de sa vie…
Quand elle quitta la boutique, ses livres sous le bras, les tiraillements de son estomac lui rappelèrent qu’elle n’avait encore rien mangé depuis son réveil. Elle n’avait pas envie de cuisiner : elle allait donc faire une folie et se payer un bon repas, dans un bon restaurant. Elle récupéra sa voiture, à deux pas de là, se laissa tomber lourdement sur le siège et démarra; au centre ville, elle eut la chance de trouver tout de suite un parking. Avant de sortir du véhicule, les premiers mots d’une Nouvelle lui vinrent à l’esprit mais elle les trouva tristement banals : J’ai roulé jusqu'au restaurant, je me suis garé(e) et je suis resté(e) un moment au volant pour réfléchir. Elle les gomma d’un seul coup et eut un petit rire : ce n’était pas encore cette fois-ci qu’elle gagnerait un concours! Elle haussa les épaules et ouvrit la portière.
Dehors il faisait très doux, pour un jour de fin mars. Déjà certains passants avaient laissé tomber blousons ou parkas, et se promenaient, le nez en l’air, sensibles à la caresse du soleil.
Du haut de la Place Royale, Héloïse embrassa d’un coup d’œil le magnifique panorama: les bâtiments du fameux Mont des Arts brillaient de toute leur splendeur. En peinant un peu, elle entreprit la périlleuse descente le long des somptueuses façades, admirant la patine des maisons anciennes, pestant contre la rudesse des vieux pavés et les silhouettes filiformes des mannequins en vitrine qui lui rappelaient cruellement que, pour elle, ce temps-là était bien révolu!
Tout essoufflée à cause de son poids, elle passa devant la Bibliothèque Royale et aperçut, sur la droite, la façade Art Nouveau ( verre et métal) du Musée des instruments de Musique. A l’entrée, une petite pancarte attira son attention : « La terrasse du restaurant est ouverte… »
Quelques minutes plus tard, elle quittait l’antique ascenseur à miroirs, lent et poussif, et découvrait le toit de l’immeuble. Il faisait frais sur la terrasse pourtant inondée de soleil. Le serveur, très empressé, lui proposa une table près de la balustrade… Il lui présenta la carte avec un gentil sourire, sans ce regard apitoyé ou moqueur qu’elle surprenait d’habitude devant son embonpoint. Les plats semblaient alléchants, elle avait faim : son choix fut donc vite fait. Un quart d’heure plus tard, elle dégustait des aumônières de saumon, suivies d’une délicieuse cassolette de scampis, le tout arrosé d’un petit vin rouge qui lui colora les joues…
Après la tranche de Tiramisu (tant pis pour les calories !) et le café bien corsé, elle se sentit mieux et se cala confortablement dans son siège pour admirer la vue sur Bruxelles… Cela, toutes les grosses pouvaient le faire! Elle était même devenue experte en la matière…
A hauteur des yeux, les anciens toits à pignons côtoyaient les mansardes abandonnées et le sommet des grues en pleine activité ( elle en dénombra au moins sept !) Dans le lointain, les boules de l’Atomium, récemment restaurées, brillaient de mille feux ; le Palais de Justice dressait son imposante et austère silhouette…
Tout amollie par ses trois verres de vin, la grosse Héloïse se sentait à présent légère comme un papillon ou, tiens, comme cette mouche, furtive et indiscrète, qui s’était mise à tourner autour de la table, attirée par les reliefs du repas et les gouttes de sauce renversées sur la nappe… Elle dut fermer un moment les yeux pour chasser son vertige : elle avait perdu l’habitude de boire mais retrouvait avec plaisir cet état proche de l’euphorie, qui lui faisait oublier la monotonie de sa vie et ses rondeurs superflues… Pour se donner une contenance, elle ouvrit un des deux livres achetés et tomba comme par hasard sur cette phrase: Disons qu'il fut un temps, pas si éloigné, du reste, où je vivais avec une mouche.
LES GROSSES POURRAIENT-ELLES Y ARRIVER? Non, impossible! Héloïse tenta d’ imaginer sa vie avec une mouche mais n’y parvint pas : tout insecte qui osait s’aventurer chez elle périssait, écrasé, sous la tapette en plastique qu’elle gardait toujours à portée de main…
Pendant ce temps, la vraie mouche avait interrompu son manège et se gavait de sauce à l’ail, penchée goulûment sur le rebord de l’assiette…
Dans un hoquet, Héloïse essaya de chasser l’intruse mais la mouche alla se poser un peu plus loin. Elle renonça à la poursuivre et s’enfonça un peu plus dans sa torpeur jusqu’à tomber, endormie, la tête sur la table. Dans son sommeil, elle se vit lauréate du Concours de Nouvelles : ses qualités littéraires étaient enfin reconnues ! Harcelée par ses fans, elle dédicaçait à tour de bras, pendant de longues séances dont elle ressortait, épuisée mais triomphante…
LES GROSSES PEUVENT Y ARRIVER! C’était devenu sa devise : plus rien ne l’arrêtait… A côté d’elles, les auteurs des best seller faisaient pâle figure, avec leur silhouette et leurs allures de play boy! Ils avaient été détrônés par « Madame Tout le monde », et une grosse, par-dessus le marché!
Elle emporta un jour avec elle le livre de Eric Holder, La Correspondante, et demanda à son auteur de le lui dédicacer. Elle ne lui dit pas qu’elle n’en avait lu que la première ligne : Ce fut durant le mois d'avril 1996 que je reçus la première lettre de Geneviève Bassano. Elle nageait en plein délire, délivrée de son corps pesant, de son mal être de grosse!
Elle en était à sa troisième séance de dédicaces quand un jeune lecteur s’approcha de son fauteuil et lui tapa sur l’épaule : « Madame, réveillez-vous! Il commence à pleuvoir… »
Son œil égaré fit rapidement le tour de la terrasse vide ; la plupart des fauteuils s’entassaient déjà dans un coin… Elle régla l’addition en hâte, ramassa son sac, enfila son manteau et, légèrement titubante, alla se mettre à l’abri à l’intérieur du restaurant… Comme une somnambule, elle reprit l’ascenseur, descendit au rez- de- chaussée et se retrouva dans la rue. La pluie, qui tombait dru maintenant, acheva de la réveiller.
De retour chez elle, elle enfila un peignoir confortable, se sécha les cheveux et s’affala dans son fauteuil, avec un long soupir d’aise. Dans le miroir, la femme épanouie qui la regardait lui sourit et elle lui rendit son sourire. De son sac, elle extirpa le livre Loin d’Odile : elle avait envie de commencer par celui-là.
Au même moment, la mouche, qui s’était réfugiée dans l’emballage, en sortit furtivement et se mit à voleter dans la pièce. Héloïse la suivit un instant du regard, ouvrit la première page du livre et se plongea avec délice dans sa lecture.
Demain, elle écrirait sa Nouvelle et tout le monde verrait que : LES GROSSES (AUSSI) PEUVENT Y ARRIVER !
Tess 2006