
Le visage était penché, blanc, lisse et calme sur la vitre avant et la buée était déjà un peu effacée. Rien ne bougeait en cette aube claire ; la rosée du matin obscurcissait légèrement le pare-brise éclaté contre l’arbre et les petits chênes alentour restaient immobiles, tout figés encore dans la nuit qui venait de partir. C’était un matin délicieux, riche de tous les nouveaux départs qui commençait alors dans ce désert de verdure, de feuilles de chênes et de volcans éteints.
Les premières fois ont ceci de poétique qu’elles transportent une magie qui s’inscrit dans la mémoire et qui, recréée au hasard des instants, nous permet de la revivre indéfiniment.
Les premières fois ont ceci de pathétique que, ressassées par des adultes ludiques, elles acquièrent l’aspect du soufflé retombé. Le réchauffé façon Papa-Maman.
Madeleine et son mari partent en vacances. Ils avaient rendez-vous à quelque mille kilomètres de là dans une jolie maison où ils se ressourçaient une fois par an en été.
Tout était prêt : la clé sous le paillasson, les factures réglées, le chat chez la voisine.
Une fébrilité les prend, comme à chaque départ : on a vingt ans de moins, on est heureux . C’est parti mon kiki ! Le carrousel tournait déjà, bien huilé après toutes ces années d’habitude. La voiture avait trouvé son rythme, les bagages et les époux le leur.
Après avoir galéré dans une maison dont la construction n’en finissait pas, Madeleine s’était écorchée à élever ses trois enfants dont le bonheur la rendait folle de crainte. Puis elle avait travaillé comme professeur et, aujourd’hui, elle était épanouie, assurée et pleine de joie de vivre. Plus personne ne lui faisait peur : ni ses supérieurs hiérarchiques, ni les étudiants coléreux. Ni elle-même. Sa vie était un vrai vrombissement fait de cours, d’activités sociales avec le corps enseignant qui, mené par Madeleine, envahissait souvent la maison.
Fallait-il avoir eu son âge pour goûter enfin, sereinement, les joies d’une vie bien remplie, sans problème matériel, sans angoisse existentielle ?
Ah, c’était bien l’équilibre : les conversations qui se réduisaient de plus en plus ; les plaisirs de la journée fractionnés sans qu’aucune contrainte n’arrive à les désorganiser. La liberté, en fait, d’aller et venir, de parler ou de se taire faisait de chaque minute une éternité languissante, un été assoupi. Un soleil couchant. La morosité à fond les manettes.
Etait-ce l’odeur du thym remontant après la pluie ou le bruit des cailloux trébuchant devant elle qui la rendit si triste ? Cela était déjà venu se lover dans son cœur, cette aspiration vers le vide. La solitude. Le ronronnant plaisir de contempler la nature s’était mué en chagrin irrépressible et la voyait pleurer toute seule, dans les coins.
Etait-ce ces céphalées courtes, inopportunes qui s’éternisaient tant qu’elles avaient eu raison de sa patience ? Ou cette absence de sang aussi prévisible qu’inattendue qui lui tournait la tête ?
Madeleine qui, chaque matin se levait profondément heureuse ne savait à présent plus par quel bout se prendre.
La routine se transportant de paysage en paysage, elle s’écartait du monde.
Deuxième jour de vacances. Le murmure d’une conversation entre son mari et un couple de touristes remonte la rue … Elle sait ce qu’ils se disent : « les enfants font ceci ou cela, nous venons depuis dix ans, le village a changé… Quelle dommage cette construction d’immeuble ! Les petits-enfants réussissent si bien à l’école… »
Et gnagnagna et gnagnagna…
Elle, elle s’est murée dans sa rêverie mais sa démarche est contrôlée, adaptée au contexte. En rejoignant son mari, elle remarque pourtant à l’angle d’une rue une maison minuscule dont la porte est ouverte… C’est un atelier déserté, dirait-on, dans lequel elle pénètre avec précaution. Odeur d’humidité, âcre qui pénètre le corps mais pas trop. Pas de fenêtre, à l’arrière on voit les collines. Seul le carrelage ancien, bleu, fait une tache de lumière dans cet espace cavernicole. Comme si le ciel était à ses pieds. Son cœur bondit : quelle jolie cachette !
En finir avec tout ça : reprendre la petite Madeleine par la main, la reconduire à elle-même, franchir le monde qui la sépare de l’enfant.
Comment faire ? Elle qui n’avait plus peur de rien ne trouva pas cela très difficile.
Il suffirait de laisser son mari, très tôt, dans son sommeil et de quitter la chambre. Elle aurait préparé un bagage essentiel qu’elle aurait caché à la sortie du jardin, derrière les buissons…
Puis il lui faudrait prendre la petite route qui traverse la forêt de chênes et qui, au terme de tous ses tournants, arrive au village voisin. Rien ne bouge à cette heure-là : elle n’aurait aucune difficulté à rejoindre l’atelier et à s’y cacher, le temps qu’il faudrait. Juste le temps de ce rendez-vous avec elle. Après, on verrait…
Elle aurait laissé une lettre à ses enfants (et à son mari ?) Elle hésitait…
Comment leur expliquer qu’à cinquante-cinq balais leur amour l’étouffait et la rendait gâteuse ? Comprendraient-ils ? Et leurs enfants ? Que cherchait-elle au fond ?
Il faudrait pourtant bien qu’elle s’en explique pour ne pas qu’on la croie folle ou déséquilibrée ou pire, sénile!
Il faudrait juste qu’on lui laisse le temps d’arriver sur la petite route, aspirer l’air du matin et au bout de sa marche s’engouffrer dans cette cahutte sombre dont elle voulait se faire une matrice toute neuve. Non, vraiment, ce n’était pas difficile.
Madeleine, c’est une rivière n’est-ce pas, qui gronde, remonte ou qui circule tranquillement. Elle a trouvé son lit et plus aucun de ses mots n’est une souffrance ; plus de frein, elle sait où elle va. Elle repense à la petite fille qui s’écorchait les genoux dans les bois parce qu’elle n’était pas si bien dans le monde, qu’elle a mis tant de temps à s’y faire une place…
Voilà Madeleine qui se lève comme un chevreuil. C’est l’aube, le sol est bleu et l’air aussi. Il lui faut deux minutes pour attraper le sac de derrière les buissons et arriver sur la petite route. Très vite, elle marche. On n’entend que les pierrailles qui crissent sous ses pieds. Le rythme de ses pas la conduit à chantonner, l’entraînant de virage en virage.
A travers le feuillage, l’aube a grandi. Au sommet d’une côte, il y a un petit éclat de lumière qui a trouvé son chemin et qui s’est posé sur un morceau de vitre éclatée. C’est une voiture bleue, toute remplie de rosée, comme accoudée sur le fossé.
Anne de Ville
21 juillet 2007
Très joli texte, empreint de mélancolie, et d'un peu de tristesse...
Je trouve que Anne évoque avec justesse les états d'âme de la femme quinquagénaire, arrivée à la croisée des chemins, tiraillée entre le choix d'une retraite calme et routinière et celui de vivre ce qu'elle n'a pas eu l'occasion de connaître auparavant...
Cela se lit avec plaisir...
Pour des milliers de femmes, ce texte sera une attestation du cheminement que la plupart d'entre nous passerons. Merci de votre belle écriture.