Disons qu’il fut un temps, pas si éloigné du reste, où je vivais avec une mouche ! …
Notre cohabitation avait débuté, tout à fait par hasard, un jour de canicule… Accablée par la chaleur, je m’étais effondrée sur mon lit, incapable de faire un mouvement… L’attrape-mouches, qui pendait au plafonnier, au-dessus de ma tête, vibrait de vrombissements aussi désespérés qu’ inutiles… Les insectes, affolés, s’engluaient inexorablement dans la colle luisante… Quelle horrible fin ! Songeais- je, un peu dégoûtée.
Le papier, déroulé en spirale, se couvrait petit à petit d’une mer de mouches, presque toutes immobilisées à tout jamais…
Le silence se faisait un moment, en attendant qu’une nouvelle victime tombe dans le piège, ce qui ne tardait pas à arriver…
Bzzzzzzzzzzzzzz … bzzz … bz.
La dernière captive, collée sur le bord du papier, se débattait avec l’énergie du désespoir : par chance elle était tombée sur une de ses congénères et elle avait réussi à libérer la moitié de ses pattes, en prenant appui sur le dos de sa voisine… Du haut de cette planche de salut, elle sembla évaluer la distance et, agitant frénétiquement ses ailes, réussit à s’extirper du piège qui avait été fatal aux autres…, arrachant en même temps sa patte médiane qui frétilla encore un moment avant de s’immobiliser pour toujours… Un peu étourdie, elle tomba sur l’oreiller, juste à côté de ma tête… Dans un demi-sommeil, proche de la torpeur, j’eus alors la surprise de ma vie : l’œil à facettes, agrandi par la proximité ( il était à quelques centimètres de mon œil à moi, ) cet œil, donc, semblait fixer le mien avec curiosité… et j’eus même l’impression qu’il y contemplait son reflet…
- Tu divagues, ma vieille ! C’est la chaleur…
Pourtant, je voyais nettement l’insecte, aux deux antennes en mouvement, tâter ses pattes collantes, tout en inspectant son reflet dans le fond de mon œil… Mal à l’aise, je reculai légèrement sur mon drap, m’efforçant de mettre une certaine distance entre la mouche et moi… En pure perte… D’un petit saut, elle reprit sa place et continua l’inspection de son thorax velu et de ses ailes irisées, imprimant à son corps un mouvement tournant, à la façon d’une coquette virevoltant devant son miroir… Quand elle eut terminé le tour du propriétaire et mesuré l’étendue des dégâts, l’insecte alla se réfugier dans un coin de la table de nuit où, eu égard à son courage et à sa ténacité, je résistai à l’envie de l’écraser…
- Quoi ! Elle venait d’échapper à une mort affreuse ! Je n’allais pas anéantir tous ses efforts d’un coup de tapette ! Elle méritait mon admiration et je ne manquai pas de le lui dire à haute voix, provoquant – je l’aurais juré- une satisfaction bien légitime… Si elle avait pu, je suis sûre qu’elle aurait rougi !!! Vaguement attendrie, je rapprochai d’elle la soucoupe de ma tasse de thé, dans laquelle avait coulé un fond de tisane à la menthe, sucrée et parfumée… Elle devait avoir soif, la pauvre ! Je la laissai, penchée sur le breuvage odorant, aspirant jusqu’à l’ivresse la boisson reconstituante… Après l’effort, le réconfort…
La fin de la journée passa, moite et collante, et je me traînai, sans énergie, sans aucun rendement dans mon travail… La chaleur avait un effet ramollissant sur moi !
Avec le soir, alors qu’un souffle d’air, malheureusement tiède, passait péniblement entre les lamelles des persiennes, je soupai de quelques fruits, ayant laissé tomber mes chaussures et rafraîchi mes pieds douloureux et mon visage échaudé par la canicule.
L’orage tardait à venir mais il rôdait déjà dans l’air lourd et suffocant, comme quelque animal prêt à bondir sur sa proie… Je me réfugiai dans un fauteuil, à l’angle de mon living, dans une pénombre protectrice et m’apprêtais à re-plonger dans un sommeil vaseux quand un petit bruit me fit lever la tête… On aurai dit un toussotement (comme celui de quelqu’un qui essaye d’attirer discrètement l’attention…)
J’était pourtant seule dans mon appartement ! Trois semaines déjà que Jonathan m’avait quittée, pour la nième fois, lassé de mes sautes d’humeur et de mes accès de colère… Avait-il gardé une clef ? Voulait-il me faire la surprise de re débarquer dans ma vie? Je décidai d’en avoir le cœur net : je me dirigeai donc vers l’entrée et, par l’œilleton fiché dans la porte, j’inspectai le palier… désert et silencieux… Fausse alerte ! Le toussotement reprit, plus fort et plus énergique : il semblait dire : « Regarde un peu du bon côté ! »
Et je me tournai effectivement vers la chambre où la mouche ( à laquelle je ne pensais déjà plus) piétinait d’impatience sur le rebord de la table de nuit : la soucoupe, nettoyée de fond en comble, étincelait de propreté… Eberluée, je constatai que l’insecte avait croisé les pattes ( du moins ce qui lui en restait) sur son thorax et regardait d’un air sévère dans ma direction, comme pour me faire comprendre ( mais était-ce possible ?) qu’il était grand temps de la ravitailler !
Tout le monde sait que le culot, cela paie !
L’instant d’après, je coupais en morceaux minuscules deux ou trois morceaux de fruits, restant de mon repas, et les apportais docilement à mon invitée ( ?) qui ne se fit pas prier…
Je ne connais pas avec précision l’étendue de l’appétit d’une mouche mais j’étais immanquablement tombée sur la mouche la plus goulue de la saison ! En un rien de temps, le repas fut englouti et l’insecte, repu, s’installa pour la nuit, à la hauteur de mon oreiller… J’essayai en vain de la chasser, lui demandant, poliment d’abord, d’aller dormir un peu plus loin, puis, essayant, avec des moulinets de la main, de la forcer à s’envoler…
Devant son air offusqué et la fragilité de ses pattes incomplètes, je cédai à son caprice … et ce fut ma première nuit « à deux », dans la proximité d’une mouche… De temps en temps, un petit Bzzz montait de la table de chevet, me tirant de mon sommeil, aussi radicalement que le faisaient, il n’y a pas si longtemps encore, les ronflements sonores de Jonathan…
Pendant la nuit, je rallumai la lampe une ou deux fois, pour voir si tout allait bien, puis je finis par m’endormir… Dans un sommeil peuplé d’insectes et de mouches aux yeux énormes, je passai quelques heures affreuses et finis par me réveiller, à l’aube, ruisselante de sueur, le cœur battant… pour constater que la petite bête me surveillait du coin de l’œil, curieuse, sans doute, des mœurs de l’être humain, dont un spécimen vivait à deux pas d’elle, dans cette intimité forcée…
Pendant que je reprenais mes esprits sous le jet froid et puissant de la douche, je la vis se rincer les facettes, contemplant à l’infini mon image ruisselante et admirant mes formes d’un air approbateur…
A mon tour de rougir ! Dissimulant ma nudité derrière les pans de mon essuie de bain, je lui enjoignis de se retourner pendant que j’enfilais un te shirt et un short en coton, mais je ne pus l’empêcher d’émettre un Bzzz admiratif quand elle me découvrit tout habillée…
Après l’indifférence de mon copain, qui ne remarquait jamais, ni une nouvelle coiffure, ni un nouveau vêtement, je dois reconnaître que je ressentis une certaine satisfaction devant une admiration aussi naïve mais tellement spontanée…
Nous prîmes notre premier petit déjeuner ensemble, moi, assise dans le lit, mon plateau sur les genoux, elle, juchée sur un verre, pompant allègrement avec sa petite trompe, un peu de jus d’orange ou cueillant avec délicatesse, après l’avoir tâtée du bout des antennes, une miette de ma brioche matinale… Je lui laissai la garde de l’appartement quand il fut temps pour moi de partir travailler…
« N’oublie pas tes clefs ! » l’entendis- je dire, au moment où je quittai mon logis…
« A ce soir ! Passe une bonne journée ! » ajouta-t-elle…
Au bureau, tout le monde s’inquiéta de mon air égaré et de mes yeux cernés, que je mis sur le compte de la canicule… Mon chef de service m’apporta gentiment un ventilateur tandis que le commis courait me chercher une boisson fraîche…
Bien sûr, je ne soufflai pas un mot de cette présence insolite à mon domicile : je ne tenais pas à passer pour la folle de service, juste au moment où mon zèle au travail allait porter ses fruits et m’assurer une promotion tant espérée…
Quand je tournai la clef dans la serrure, en fin d’après-midi, j’espérai un moment que la mouche serait partie ou même, qui sait, morte… -Cela ne vit pas longtemps, ces petites bêtes-là-… Et puis je me reprochai ma cruauté : ne m’avait-elle pas sortie de ma solitude ? Ne m’étais-je pas dépêchée de rentrer, pressée de la retrouver et, peut-être même, de lui raconter ma journée ?
Quelle ne fut pas ma surprise, de découvrir, en pénétrant dans le hall, une valise et une guitare jetées dans un coin ; une odeur de café montait de la cuisine: … - Jonathan ? - L’eau de la douche coulait et quelqu’un y sifflotait avec insouciance… - Jonathan ?-
Le cœur battant, j’entrai dans la chambre et … que vis-je, aplatie sous la tapette rouge, les pattes encore enrobées de miettes de brioche, le balancier tordu, le thorax écrasé ?
La mouche, ma pauvre petite mouche, ma petite amie d’un jour, lâchement assassinée par cette brute de …
Le jeune homme qui sortit de la douche et s’approcha de moi d’un air conquérant n’eut pas le temps de réagir : d’un revers de la main, je l’envoyai valser dans le hall… titubant, les oreilles tintantes… L’instant d’après, il était dans l’escalier, où le rejoignirent sa valise et sa guitare qui émit un couinement de protestation…
Appuyée contre la porte d’entrée, je repris lentement mes esprits… profondément remuée par ce qui venait de se passer..
Je n’ai plus jamais revu Jonathan…
J’ai gardé la mouche dans une petite boite, au fond du tiroir de la table de nuit… en souvenir… Il m’arrive encore, quelquefois, de soulever le couvercle et m’imaginer entendre, avec un brin de mélancolie, ce petit Bzzzz discret dont elle avait le secret…
Tess2006, c'est superbement bien raconté, on vit l'histoire avec toi, on y est vraiment.
Très beau.....
Toutes mes félicitations. Violyne