Un jour de Chance

- Mélangez. Coupez, main gauche.
Dans un silence presque palpable, Myriam mélangea. Les cartes battues et coupées furent reprises d’un geste ample par la femme assise de l’autre côté de la table. Femme qui ne se différenciait en rien des autres : menue, cheveux bruns aux reflets roux, yeux pâles en amande, une bouche trop grande. Seules les mains étaient particulières : de grandes et fines mains. Son regard quitta la femme. La pièce où elle se trouvait était petite, quelques bibelots posés ça et là, quelques photos : des gens souriants, d’autres non. Sur la table, une bougie blanche. Allumée. Un carnet de rendez-vous griffonné, un bic, des cartes et un pendule.
- Bien. Etes-vous prête à tout entendre ?
Myriam sursauta. La femme la dévisageait avec un sourire en coin.
Myriam se replia sur elle-même, mit les mains entre ses cuisses intérieures et hocha la tête en signe d’assentiment.
- Détendez-vous. C’est la première fois …?
- Oui, je stresse un peu …
- Allons. On y va ? Pour tout ? Le bon comme le mauvais?
- Oui. Dites moi tout, répondit plus clairement Myriam tout en se redressant.
Elle se rapprocha de la table et se frotta les mains l'une contre l’autre comme si un froid l’avait soudainement transpercée …
   - Vous êtes mariée. Pas d’enfant. Une maison. Vous
Conduisez trop vite : levez le pied …
Ce n’était pas des questions mais des affirmations en chaîne. Myriam hochait la tête. Cependant, la femme ne la regardait que rarement. Elle semblait être là sans y être … Drôle d’impression. Tout allait trop vite. Elle avait peur d’oublier ce qui se disait … Elle se reprit et écouta, plus attentive :
- Votre destin est en train de changer. Un grand changement arrive au galop. A côté de votre homme de cœur, une femme qui a de l’importance pour lui ? savez-vous qui c’est ?
- Sa mère, peut-être ?
- Non. Quelqu’un d’autre.
- Je ne sais pas …
- Je ressens de la tristesse le soir au foyer. Vous vous sentez seule.
- Oui, un peu …
- Le bonheur est là qui vous attend. Un grand changement pour vous. La réussite sur la tristesse. Vous avez espoir et gain de cause. Un choix à faire. Difficile et douloureux : vous devrez le faire.
- Un enfant ?
- Pas tout de suite. Pas avec votre homme de cœur.
Myriam tressaillit.
- Pas avec mon mari ? Pas possible, je ne connais personne d’autre et ce n’est vraiment pas mon style …
- Je vous dis ce que je vois. Tout choix est la liberté de chacun. Les cartes me donnent un aperçu de votre vie maintenant… Si vous ne faites rien, votre cycle de vie actuel est reporté pour les cinq prochaines années… Tenez : prenez celui-ci.
La femme présenta un autre jeu. Myriam les mélangea en tremblant un peu. Elle trouvait les révélations plutôt rocambolesques. La femme poursuivit :
- Je vois qu’une grande décision sera prise. Attendez …
Myriam surprise par le changement de ton de la femme, la regarda et vit celle-ci devenir pâle, le regard lointain, respiration coupée.
- Un trou blanc. Le mot «loup» revient sans cesse. Du blanc. Beaucoup de blanc. Une rose. Rouge.
- Je n’aime pas les roses et encore moins les rouges !
- Et bien vous apprendrez à les aimer !
La femme refit plusieurs fois des jeux différents. A chaque fois, les mêmes choses revenaient : un changement de destin sur une décision et le soleil derrière les nuages…
Myriam paya la consultation et sortit troublée, fâchée et encore plus perdue que lorsqu’elle était entrée.
Elle était déçue. Elle avait l’impression d’avoir perdu son temps et son argent. Elle n’avait pas entendu ce qu’elle souhaitait entendre. Et puis, un enfant ! D’accord, avec Stephan ! Elle ne voyait pas qui d’autre … Et puis quand même ! Elle haussa les épaules et décida de ne plus y penser. Lorsqu’elle verrait son amie friande de ces choses là, elle lui dirait sa façon de penser !

Il était midi. Sa journée était libre. Que faire ? Elle entra dans sa voiture et resta quelques instants sans savoir quelle direction prendre. Elle n’avait pas envie de faire les boutiques … Elle décida de rentrer chez elle, se reposer un peu. Et pourquoi pas préparer une surprise à Stephan ? Une maison impeccable, une belle table et un bon repas en amoureux ? Il y avait longtemps qu’ils n’avaient plus partagé un tel moment ! Il devait rentrer vers 19h. Elle avait le temps d'organiser tout, à son aise …
La voiture démarra. Au volant, une femme d’une trentaine d’année, cheveux courts, pseudo blonde suivant les mois où on la rencontrait, mais avec le sourire aux lèvres …

Le temps était maussade. Un petit crachin tombait. Le ciel était encombré de nuages gris et noirs. Sale temps. Inexplicablement, Myriam se sentait bien. Comme si les nuages et le temps grisâtre n'avaient pas de prise sur elle.
Et puis, qui sait ? "Elle" pouvait fort bien se tromper … Ils n’avaient plus parlé d’enfant depuis un certain temps mais peut-être que ce soir ? …
Sans le vouloir, les paroles de la femme lui revenaient en vague … un changement de vie ? bien sûr, un enfant : ça vous change une vie ! Une décision à prendre ? Forcément : elle arrêterait sa pilule ce soir après en avoir parlé à Stephan. Et ils s'y mettraient de suite ! Elle repensa à l'Autre. L'autre femme. Son mari et une autre ? Absurde. Il rentrait tous les soirs à la même heure et son comportement n'avait pas changé ! Oui, c'est vrai, il était un peu moins amoureux qu'au début de leur relation mais il était tellement pris par son travail ! Et puis, il venait de relever un nouveau défi professionnel! Une autre femme ? Impossible ! Bien sûr, il y avait la nouvelle responsable ! Mais n'avait-il pas affirmé qu'il la détestait et qu'il se disputait avec elle sous prétexte qu'ils n’avaient pas la même vision des choses ? Il avait même voulu remettre sa démission. Elle, Myriam, avait réussi à l'en dissuader …
Maintenant, le calme semblait revenu. Il était reconnu pour son travail et les conflits avaient cessés. Et le blanc ? Elle sourit : elle en avait marre de son living trop classe, trop blanc. Elle voulait repeindre un mur rouge brique pour donner un peu plus de chaleur dans la pièce, et bien, voilà le blanc et la touche de rouge pour la rose ! Tout vraiment pouvait s'expliquer !
Elle était maintenant impatiente de rentrer ! Vite, ranger la maison, vite, préparer le souper. Elle aurait ainsi le temps de dresser une jolie table, et surtout se faire une beauté! Opération épilation d'abord ! Vite, vite, le temps fuit !

Arrivée devant chez elle, elle remarqua la voiture verte de Stephan. Tiens ? Rentré ? C'était inhabituel. Il lui aurait dit s'il avait pris congé … quoique, elle-même ne lui en avait pas parlé : il aurait trouvé ridicule de "gaspiller" un jour de congé pour aller chez une voyante ! Elle l'entendait déjà ! A moins qu'il ne soit malade ? Peut-être avait-il oublié un dossier sur son bureau ?
Elle se gara derrière la voiture, sortit à toute vitesse, pressée de le voir. Elle entra dans la maison non fermée. Personne dans la cuisine. Personne dans le salon. Personne dans la salle à manger. Rien. Elle s'arrêta au milieu du couloir. En bas des escaliers. Des bruits. En haut. Non ! Pas des bruits : des rires ! Un rire. Une cascade de rires. Elle monta en courant à l'étage et à toute volée, ouvrit la porte de la chambre : ils étaient là, tous les deux, nus, encore enlacés, pétrifiés dans leur impudeur.
La femme. Belle. Elle reçut son regard confiant comme une gifle. Gagnante. Lui, gêné, remettant le drap sur lui, muet, n'osant affronter son regard … Elle le regarda un bref instant puis s'enfuit en courant. Elle dévala l'escalier, sortit de la maison, laissant la porte grande ouverte et monta dans l'auto. Elle démarra en trombe en faisant crisser les pneus. Elle ne savait pas si elle pleurait ou si, tout à coup, il pleuvait à torrent. Dans sa tête, trop de choses : que faire ? Fuir ! Où aller ? N'importe où ! Droit devant. On verrait après ! Et cette femme ? Au fond d'elle-même, elle se rendit compte qu'elle savait. Depuis le début, elle ne s'était pas battue. Le temps l'avait changée : elle n'était plus aussi souriante que par le passé. Elle l'avait tellement négligé ! Il lui avait pourtant dit qu'il n'en pouvait plus de cette vie morne. Elle n'avait pas compris. Il était trop tard …
La route, le ciel, elle, tout était gris. Elle s'engagea droit devant, puis, soudainement, pris une petite route sinueuse qu'elle ne connaissait pas, mains crispées sur le volant … Elle poussa sa cassette et mit le volume à fond. Chanter pour oublier … Mais ce n'étaient pas des notes de musique qui sortaient de sa gorge, seulement des cris déchirants …
Au détour d'un tournant, une voiture face à elle. Elle vit deux phares blancs. Blanc. Blanc. Puis plus rien. Que du blanc…

Une semaine plus tard.
- Bienvenue parmi nous. Tout va bien désormais. Vous avez eu un accident grave mais beaucoup de chance : une jambe cassée. Bientôt, vous pourrez retourner danser! Vous êtes restée dans le coma une semaine. Heureusement, vous n'avez gardé aucune séquelle ! Une bonne étoile a veillé sur vous !

Myriam voulut parler mais aucun son ne sortit de sa bouche tant celle-ci était sèche.
- Ne parlez pas. Je vais demander que l'on vous apporte un peu d'eau. Je viendrai vous voir demain. Je pense qu'il y a là, quelqu'un qui attend votre réveil avec impatience. A demain.

Le médecin sortit de la chambre, découvrant ainsi, au pied du lit, assis timidement dans le fauteuil à côté d'elle, un homme de son âge qu'elle ne connaissait pas. Elle tourna doucement son visage vers lui et le regarda étonnée :
- Bonjour. Je m'appelle Jean-Lou. Je …  je, c'est moi qui suis responsable de votre accident. J'ai perdu le contrôle de ma voiture sous la pluie. Je vous demande pardon.

Myriam le regarda plus attentivement : dans ses mains, une rose rouge …

Rachel Colas



Commentaires

jolie histoire,bien écrite


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