Les lits de la rue d’Avril

Après une demi-seconde d’hésitation, Laurence composa à nouveau le numéro du magasin de meubles. Par chance, elle échappa cette fois aux Quatre Saisons de Vivaldi version xylophone d’ascenseur.

- Allo ! répondit une voix suave.

- Oui ? Bonjour. Laurence Speeckaert de la rue d’Avril à l’appareil. Je voudrais avoir si le camion est en route. Il s’agit d’une livraison de lit. Trois lits !

- Madame, répondit la voix où la suavité avait fait place à l’agacement. Comme je vous l’ai déjà expliqué lors de vos quatre derniers appels, le livreur est en chemin, je viens de l’avoir en ligne. Il approche de la place Flagey.

- Ha, il n’est plus très loin de la rue d’Avril alors !

Le « au revoir » qui suivit ressemblait plus à une injonction qu’à une formule de politesse. Laurence décida de ne pas s’en formaliser et se précipita dans la cage d’escalier. Elle se dit que de son quatrième étage, sa fille verrait sûrement le camion arriver.

- Ali…

Laurence se reprit. S’il y avait bien une chose que sa fille détestait, c’était qu’on l’appelle Alizée. Surtout depuis le jour où ses copains avaient commencé à lui chanter Lolita. Elle en avait développé un véritable complexe. Était-ce la faute de Laurence, était-ce faute à elle ? Comment aurait-elle pu deviner qu’un prénom aussi venteux et peu répandu allait finir au Top 50 ? Alizé préférait « Al ». Laurence détestait cette mode agaçante des diminutifs et faisait de la résistance. Mais elle se dit qu’en l’occurrence, il ne fallait pas braquer sa fille qu’elle connaissait bien.

- Al ! Ma belle ! Tu peux voir si un camion du Doux Repos arrive de la place Flagey ?

- Je ne suis pas ta vigie. Demande au père Fouras !

La réponse avait beau être prévisible, elle ne l’en exaspéra pas moins. Laurence savait que sa fille s’opposait à son idée de louer des chambres chez elle mais elle avait décidé de ne pas tenir compte de son avis. C’était sa maison, son projet et sa vie. À quarante-cinq ans, elle estimait qu’elle pouvait raisonnablement pendre des décisions sans demander la permission.

D’ailleurs, il n’y avait pas une minute à perdre. Le premier locataire arrivait aujourd’hui et les lits n’étaient pas encore livrés ! Il s’agissait d’un Français, Ludovic. Le fait qu’il soit étudiant vétérinaire avait convaincu Laurence de son sérieux. Elle entreprit de monter les quatre étages de la maison pour rappeler à sa fille le respect qu’elle lui devait mais son effort fut stoppé net au deuxième quand elle entendit Casse Noisette résonner au bas des escaliers.

Elle était à deux doigts de lâcher un juron et se jura à cet instant précis de changer la sonnerie de son GSM. Elle revint sur ses pas et décrocha quand la messagerie s’enclencha. Le temps que le message s’enregistre et qu’elle recompose le 1230 pour l’écouter, elle fut informée que le camion du Doux Repos était coincé dans le bas de la rue d’Avril à cause des travaux. « Crotte ! » fut le juron très convenable que s’autorisa Laurence quand elle recomposa le numéro du livreur. Un re-« crotte » accompagna cette fois le déclenchement de la messagerie du chauffeur. Elle leur avait pourtant bien dit qu’ils devaient prendre la rue par le haut. Avec tous ces travaux à Bruxelles, il convenait d’étudier son itinéraire avant de se lancer à l’aventure !

- Biiip

- Oui, allo… Laurence Speeckaert de la rue d’Avril à l’appareil. Vous venez de m’appeler mais apparemment vous n’êtes déjà plus joignable ! Alors  permettez-moi de vous dire que je vous avais préven…

- Ding Dong !

Le message s’avérait inutile. Laurence respira en se disant qu’il ne servait jamais à rien de s’énerver, que l’erreur (même pour un livreur de lits) était humaine et qu’elle était prête à pardonner le caractère de cochon d’Al… Elle alla ouvrir la porte en se promettant de faire sentir au livreur le poids de sa réprobation tout en restant courtoise. L’humour serait assurément une bonne manière de faire passer son message…

- Alors, vous avez fait un petit crochet par Arlon avant de venir ?

L’homme qui se trouvait sur le trottoir n’avait rien d’un livreur. Une grosse valise et deux sacs étaient posés à côté de lui, sur le trottoir.

- Bonjour Madame. Enchanté, je suis Ludovic !

- Ludovic ?

- Vous savez, votre locataire français.



Commentaires

La jeune lectrice que je suis aime beaucoup cette histoire :))
J'ai hâte de lire la suite
:D


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