Qu’allait-il bien pouvoir penser d’elle ? Du jus de pomme ! Si au moins, elle avait pris le temps de remplir le frigo. De la bière, du vin, du cola light, et pourquoi pas du champagne pour célébrer l’arrivée du premier locataire de la rue d’Avril.
Non, se reprit-elle, le champagne aurait été exagéré et lui aurait donné d’emblée une fausse idée du train de la vie de la maison. De toute façon, la question ne se posait pas, elle n’avait que du jus de pomme et le pauvre Ludovic en était déjà à son troisième verre qu’il ingurgitait poliment au salon en feuilletant distraitement un magazine féminin. La honte ! Laurence n’avait rien trouvé d’autre à lui proposer. Pas de bière belge, pas de magazine de sport et même pas de lit. Elle réfléchissait à une excuse qui tiendrait la route pour excuser son imprévoyance quand la sonnette retentit.
- Ding Dong
Un sourire illumina son visage : les lits étaient enfin arrivés ! Laurence ouvrit la porte et ce fut Monique qui apparut sur le pas de la porte. Comme toujours, son amie commença par lui demander si elle ne dérangeait pas et comme d’habitude, elle n’attendit pas la réponse pour entrer. Monique ne prévenait jamais avant de passer, partant du principe que Laurence était toujours heureuse de la voir.
- Tu ne devineras jamais ce qui m’est arrivé… J’avais décidé de venir te dire bonjour, je marchais dans la rue de l’Ermitage, j’ai été distraite l’espace d’une seconde et paf, je me suis pris une crotte de chien !
Laurence commença par se demander ce qu’elle pourrait faire d’une information aussi capitale avant de s’inquiéter de la propreté de son hall. Monique partit d’un grand éclat de rire en voyant l’air soupçonneux de son amie.
- Hahaha ! Ne t’inquiète pas, j’ai déjà nettoyé ma semelle ! Alors, je me suis dit : Monique, tu dois en parler à Laurence ! Il faudrait sensibiliser les gens du quartier…
Monique était une femme pragmatique. Dans son esprit, chaque problème appelait une réponse pratique et méritait dès lors qu’on s’y intéresse. Même les crottes de chien !
- Tu as entendu ce qu’ils ont dit au journal concernant le nouveau règlement adopté par certaines communes ? Et bien, moi je trouve que c’est une bonne idée d’obliger les propriétaires de chiens de prévoir des sachets pour ramasser leurs besoins. Il faudrait faire la même chose à Ixelles. Tu n’es pas d’accord ? Ce serait la moindre des choses, non ?
Le débat promettait d’être passionnant mais Laurence avait d’autres urgences : au salon, Ludovic devait être à court de jus de pomme et le livreur du Doux Repos s’était probablement endormi quelque part sur ses lits, au beau milieu de la Place Flagey. En désespoir de cause, Laurence tenta une réponse diplomatique :
- Monique, c’est intéressant mais je n’ai pas le temps…
- Monique, quelle bonne surprise !
Dans la bouche d’Alizée (enfin, la fille de Laurence tenait à ce qu’on l’appelle Al), les mots « bonne surprise » associés au prénom Monique sonnaient terriblement faux. Elle s’engouffra dans le salon provoquant l’effroi de sa mère. Que penserait-elle en découvrant l’aspirant vétérinaire avec son jus de pomme plongé dans la lecture d’un article consacré aux ravages de la cellulite ? Qu’elle n’était pas capable de s’occuper de ses locataires ? Ah ça non, elle ne le tolèrerait pas ! Tant pis pour la crotte du toutou ! Au rayon des priorités, Laurence sacrifia Monique en prenant congé un peu trop rapidement. Elle ferma la porte tellement vite qu’elle faillit lui ajouter un nez écrasé au cuisant souvenir de la semelle crottée. Laurence se rassura en se disant qu’elle lui expliquerait plus tard la raison de sa hâte. Quand elle arriva dans le salon, il était déjà trop tard. Al avait offert un genièvre à Ludovic (une spécialité belge dont il ne soupçonnait pas l’existence). Pire, elle lui avait proposé de dormir ce soir dans son lit puisqu’elle comptait de toute façon passer la nuit chez un copain.
- Un copain ? demanda Laurence.