Laurence reprit l’exploration du fond de son bol avec la petite cuiller. Hélas, il n’y avait plus la moindre trace de mousse au chocolat dedans. Monique la regarda avec amusement.
- Tu veux en recommander une ? C’est moi qui régale !
- Non, je dois faire attention…
- Attention ? Toi ? s’exclama Monique. Mais tu es parfaite, tu sais, pour ton âge…
- Stop ! répondit Laurence en levant le bras comme le policier qui règle la circulation au carrefour de la rue de la Loi.
S’il y avait un sujet qui ne lui posait aucun problème, c’était bien celui de l’âge. Laurence avait 45 ans (enfin… bientôt 46) et elle était consciente de vivre les plus belles années de sa vie. Après tout, c’était ce qu’on lui racontait dans les magazines. Sa fille unique lui avait laissé deviner son envie de quitter le nid familial mais Laurence ne s’en était pas formalisée. Après tout, cela voulait dire qu’Alizée était équilibrée et autonome, non ? Il lui semblait aussi que les hommes la regardaient moins qu’avant mais cela n’était pas grave non plus, elle était célibataire et contente de l’être ! Elle avait aménagé des chambres d’étudiants dans sa grande maison de la rue d’Avril et n’avait qu’à se féliciter de cette décision qui lui permettait de boucler plus facilement ses fins de mois. Elle avait même trois ravissants chatons. Bref, tout baignait !
- Pardon, s’excusa Monique comme une conductrice prise en défaut par le même policier de la rue de la Loi, j’oubliais que tu n’aimais pas parler de ton âge. Franchement, tu es sûre que tu ne devrais pas consulter ? J’ai parfois l’impression que tu nous fais avec cinq ans de retard une crise de la quarantaine. A moins que tu n’anticipes déjà celle de la cinquan…
- Tais-toi !
Laurence n’avait pas conscience d’avoir élevé le ton, contrairement au monsieur très élégant assis à la table d’à côté qui renversa quelques gouttes de son café sur le revers de son veston. Laurence ne s’en rendit même pas compte. Cette fois, elle aurait volontiers étouffé Monique avec son merveilleux… une bombe de crème, de chocolat et de meringue qui devait à vue de nez totaliser le record de 850 calories ! Ah, Monique se préoccupait peu de sa silhouette, elle ! Il faut dire que c’était un combat perdu d’avance. Laurence songea à Alizée qu’elle n’avait aucune envie de voir quitter la maison même si elle avait le don de l’énerver. Elle maudit son grand lit vide et se dit qu’il était temps de se lancer sur le net pour trouver un candidat au partage de la couette. Pour ne rien arranger, elle commençait à douter d’avoir bien fait de louer des chambres chez elle. Elle n’osait plus descendre les escaliers en pantoufles avec son vieux t-shirt Walibi et se demandait si elle avait bien choisi ses locataires entre un vétérinaire Don Juan compulsif et une Lolita de Stavelot. Quant aux chatons, qui allait bien pouvoir l’en débarrasser ? Laurence inspecta le fond de son bol (de nos jours, on appelle ça une verrine) et comprit qu’elle avait un problème. Elle regarda Monique qui était manifestement mal à l’aise. En souriant, elle leva le bras et appela la serveuse.
- Mademoiselle, vous nous mettrez encore un merveilleux et une mousse au chocolat s’il vous plaît ?