Depuis la naissance des chatons, Ludovic avait évalué les avantages de sa nouvelle vie. Cinq lettres suffisaient à la définir : P-A-C-H-A. Comment appeler autrement un homme seul dans une grande maison avec trois meufs ?
Enfin, meufs, c’était le mot qu’il ne prononcerait jamais devant les femmes de la rue d’Avril. En bon étudiant français en sciences vétérinaires, il avait posé un diagnostic précis. Al jouait le rôle de la rebelle, future bobo-bruxelloise; Vincianne incarnait la lolita provinciale et Laurence, la maman qui se la jouait cool tout en demeurant fidèle à ses principes.
Depuis toujours, Ludovic avait appris les vertus de la séduction. Dès la maternelle, il était passé maître dans l’art d’amadouer ses profs. Sa grand-mère ne lui en avait voulu pas quand il avait peint son teckel chéri en violet, pas plus que sa mère lorsqu’il avait embouti la voiture de son père dans un arbre qui avait surgi au milieu de la route (c’était sa version des faits). Ludovic n’y pouvait rien, il était irrésistible ! D’après ce qu’on lui avait dit, les Belges étaient des proies faciles. Il comparait dès lors son exil d’étudiant à de longues vacances, le soleil en moins et la bière en plus. Quelle serait l’heureuse élue ? Le destin était cruel mais il n’y aurait (dans un premier temps) qu’une seule fille qui aurait l’honneur de mieux le connaître. Al ? Vincianne ? Il évalua le potentiel des deux candidates et le choix du jury se porta sur la lolita de Stavelot.
Al aurait dû éprouver du remords mais ce ne fut pas le cas. Elle poussa la porte de la chambre de Ludo, lequel était trop occupé à décrire les derniers bars parisiens à la mode à Vince (le surnom qu’elle avait donné à Vincianne), ce qui lui laissait le temps d’inspecter son antre. Jeans et t-shirts étaient méthodiquement rangés dans la penderie. Il en allait de même pour les baskets alignées contre le mur. Sa trousse de toilette avait de quoi faire pâlir d’envie David Beeckam himself.
Au mur, un pêle-mêle avec des photos : vacances à la plage, compètes de VTT, soirées d’école, anniversaires costumés : Ludo sous toutes les coutures et dans toute sa splendeur ! Ce rapide tour d’horizon confirmait ce qu’Al pensait de lui : Ludo était un indécrottable poseur ! La jeune fille allait sortir de la chambre quand elle eut le regard attiré par un infime détail. Dans le revers du col de la veste, une petite bande de tissu était cousue : « Ludovic Moreau ». Al étouffa un éclat de rire : la maman de Ludo lui cousait des nominettes dans ses vêtements ! Elle quitta sa chambre, toute excitée par sa découverte quand nominette-man surgit dans l’escalier.
- Al ! Ca te dirait d’aller boire un verre sur la place Flagey ? Tu sais, dans ce café dont tu m’as parlé ?
- Ludo ! euh, pourquoi pas ? Mais je croyais que tu voulais rester avec Vincianne…
- Oui, elle est sympa mais un peu provinciale… Enfin, je veux dire… Tu vois, déjà que les Belges sont moins… enfin plus… Tu comprends ce que je veux dire ?
- No soucy ! En tout cas, il faudra que tu remercies ta maman de ma part.
- Ma mère ?
- Oui, j’ai failli prendre ta veste par erreur. C’est pratique, avec tes nominettes, il n’y a aucun risque de se tromper.
Ludovic blêmit quand Vincianne arriva.
- Vince ! On y va… Ludo nous invite à boire un pot. C’est sympa, non ?