L’appel à l’aide provint de la salle de bain.
- Chérie! cria Laurence en se disant qu’appeler sa fille «chérie» constituait la meilleure manière de se faire envoyer sur les roses.
Elle recommença en y mettant les formes.
- Al! Tu veux bien aller au City pour me chercher de la laque? J’ai l’impression sur la tête d’avoir un champ d’OGM après le passage de José Bové…
Un nouveau silence répondit à sa demande. Laurence insista:
- Aaaaal, s’il te plaît… Vincianne et Ludo sont partis faire des courses! Ils voulaient acheter des chips équitables et des cacahouètes éco-responsables (le thème de la soirée était «Vive la Crise!»).
Le silence qui suivit imposa une décision rapide. Si Laurence ne voulait pas avoir sa coiffure en pétard à l’arrivée de ses invités, il fallait qu’elle y aille elle-même. Et sans attendre! Elle se planta un bonnet de marin sur la tête et sortit. Laurence était particulièrement excitée et elle tenait à ce que tout soit parfait. Elle savait aussi que certains invités étaient très ponctuels et elle ne voulait pas courir le risque d’arriver après eux.
Toute la situation était sous contrôle sauf la rencontre imprévue avec Madame Garcia, juste devant le City Shop. Comme toujours, la voisine tenait à raconter dans les détails la dernière réunion du comité de quartier au cours de laquelle avait été débattue l’épineuse question des riverains sortant leurs sacs poubelles trop tôt. Mais pouvait-on décemment obliger toute la rue à errer sur le trottoir en robe de nuit pour aller déposer ses ordures à minuit? Laurence réussit à se débarrasser de sa voisine en prenant garde de ne pas entrer dans les détails puisqu’elle ne l’avait pas invitée.
Rue d’Avril, Al avait refermé son livre sur la décroissance. Avec tout ce qu’elle avait appris sur la faillite de l’économie capitaliste, elle se sentait de taille à entretenir une conversation avec les représentants du G8! Mais elle doutait que les discussions des amis de sa mère voleraient aussi haut… Ce fut à cet instant que la sonnette retentit. Déjà des invités? Al culpabilisa en se disant que sa mère serait furieuse de ne pas être coiffée pour les accueillir. Elle descendit, posa sa main sur la poignée, ouvrit la porte et…
- Sam?!!!! Mais qu’est-ce que tu fais là?
- Al?!!!!! Ben, et toi?
Sam et Al auraient pu passer le casting du «Monde de Nemo» tant leurs bouches dessinaient deux larges «O». Sam fut le premier à retrouver l’usage de la parole.
- C’est ma nouvelle proprio qui m’a invité pour une fête… tu es invitée, toi aussi?
- Ta proprio?
- Ben oui, une femme sympa! Tu sais, je cherchais un kot, un endroit où l’on pourrait se retrouver et comme tu m’as dit que ta mère n’était pas cool… Je voulais te faire la surprise…
- Une surprise? répondit Al qui manquait décidément d’à propos.
Une légère pression sur la poignée qu’elle tenait toujours en main lui fit comprendre que quelqu’un voulait entrer. D’un geste assuré, Al repoussa la porte et tourna la clé dans la serrure. De l’autre côté, sur le trottoir, Vincianne et Ludo ne comprenaient pas ce qui se passait. Quand Laurence arriva avec la laque en main, elle découvrit un attroupement devant sa maison. Ses locataires avaient été rejoints par Monique, sa fille Chloé et son amie Greta. Claquemurée à l’intérieur, Al refusait obstinément d’ouvrir.