Laurence avait résolu d’aller arranger les bidons dans la love-story de sa fille Al avec le jeune Sam. Et voilà qu’elle se trouvait devant un homme qui lui faisait resurgir du plus profond d’elle-même un sentiment qu’elle pensait définitivement perdu.
Il s’agissait d’une courte sensation de vertige suivie d’un petit coup de chaleur aux tempes accompagnant l’irrépressible envie de trouver un miroir afin de contrôler si sa coiffure la mettait en valeur. En fait, ce que les magazines féminins appellent un coup de foudre !
- Bonjour, dit le père de Sam, que puis-je pour vous ?
- Euh… Je m’appelle Laurence, enfin Laurence Speeckaert. Je suis la…
- Ah, vous devez être la maman de la charmante Al !
- Maman ? Charmante ?
Comment avait-il deviné ? Si cet homme était au courant des histoires de son fils, c’était que celui-ci lui racontait ses histoires. Cette découverte stupéfiait Laurence. Pourquoi Sam parlerait-il à son père alors qu’Al ne lui avait rien dit de sa romance et qu’elle avait été obligée de fouiller dans son répertoire pour tout découvrir ? Avec Al, c’était « Les Experts à Miami » et avec Sam « La Petite Maison dans la Prairie ». Non, c’était décidément trop injuste !
- Mais entrez donc ! On ne va quand même pas passer la matinée à la porte, non ?
Laurence ne se fit pas prier. En prenant garde de n’en rien laisser paraître, elle se sentait subitement dans la peau de Valérie Damidot détaillant un intérieur à relooker. Elle observa la déco de la maison et constata avec soulagement que tout lui plaisait dans ce style à la fois sobre et chaleureux. Pas besoin de changer quoi que ce soit se dit-elle avant de se taper (mentalement) sur les doigts. Qu’est-ce qui lui prenait ? Voilà qu’elle raisonnait comme si elle projetait de venir s’installer chez un homme dont elle ne connaissait même pas le prénom.
- Je m’appelle Florian. Une tasse de thé vert vous ferait plaisir ?
- Oui ! Volontiers ! J’adore le thé ! Moi, c’est Laurence ! C’est très joli chez vous !
Ouf ! Après une longue séance d’apnée verbale, Laurence sentait qu’elle reprenait les choses en main. Ne venait-elle pas de livrer un flot d’informations capitales en quelques mots ?
- C’est gentil ! s’exclama son hôte. Vous savez, depuis que ma femme et moi sommes séparés, je m’occupe seul de cette maison alors, ce n’est pas tous les jours simple.
Laurence se laissa tomber un peu trop lourdement dans un fauteuil du salon mais il fallait dire que la sensation de vertige l’avait reprise. Elle en était sûre… Si Florian (un joli prénom nota-t-elle au passage) lui avait dit aussi vite qu’il était séparé, c’était sûrement pour lui faire passer un message. Elle brûlait d’envie de lui expliquer qu’elle aussi était séparée (d’un commun accord) de son ex-mari mais elle s’abstint. Elle porta la tasse de thé vert en faïence japonaise aux lèvres avant de lui demander :
- Et vous faites quoi dans la vie ?
- J’organise des stages d’harmonie personnelle… Vous savez, j’ai beaucoup voyagé en Orient, en Inde, en Thaïlande, au Laos. Quand j’ai divorcé, j’ai décidé d’abandonner mon job d’ingénieur et de changer de vie. En me sentant plus en harmonie avec moi-même, aujourd’hui, j’aide les autres à se sentir mieux dans leur peau.
Laurence se dit qu’il devait avoir raison puisque, elle aussi, elle se sentait déjà nettement mieux !
Monique jeta un coup d’œil suspicieux sur son amie Laurence.
- Écoute, si tu as décidé de m’accompagner chez Bioterre-Market pour acheter du tofu frais, c’est que tu as quelque chose à me demander !
- Moi ? se défendit Laurence. Mais pas du tout ! Tu sais bien que j’adore les germes de houblons insipides, les biscuits en plâtre et l’adoucissant qui gratte !
- Ha ! Tu vois ! Je savais bien que tu te forçais. Alors, vas-y… Dis-moi tout de suite ce que tu as à me demander et laisse-moi faire mes courses !
- Vraiment, tu me vexes ! Il m’arrive aussi de faire des choses gratuitement, sans arrière-pensée.
Monique interrompit sa palpation de flanc de boulgour au lait de chèvre. Elle s’en voulait d’avoir douté de son amie.
- Oh ! excuse-moi s’écria-t-elle. Mais tu sais, les gens ont tellement l’habitude d’être gentil en espérant une contrepartie que l’on devient méfiante… C’est idiot.
- « Les gens » soupira Laurence. Tu as une drôle opinion de moi…
- Laureeeeeence, Pardon ! Je vois que tu m’en veux !
Monique se sentait de plus en plus mal. Elle avait vexée sa meilleure
amie et à présent, elle se demandait ce qu’elle pouvait faire pour rattraper le coup. Elle jeta un coup d’œil sur le rayon frais et dénicha un argument de poids.
- Regarde ! Des croquettes de crevette bio au soja ! Je vais t’en prendre et tu m’en diras des nouvelles ! Une fois que tu y as goûté, impossible d’y résister !
- Bof, tu sais moi… tout ce qui est gras me reste sur l’estomac.
- Des lasagnes au seitan ?
- Je ne sais pas… un peu sec, non ?
- Des blinis au sarrasin ?
- Pas sûre que ça me plaise…
Une vendeuse déboula dans le rayon à ce moment précis. Son visage était encore plus rouge que le jus de betterave en promo en tête de gondole.
- Dites Madame ! Vous comptez palper comme ça tout le magasin avant d’acheter quelque chose ? Vous ignorez que les aliments biologiques sont fragiles ?
- Oh, excusez-moi, fit Monique en rangeant les blinis comme s’il s’agissait des bijoux de la couronne. Je voulais seulement expliquer à mon amie…
- On explique avec sa langue et on achète avec ses mains, lâcha, péremptoire, la vendeuse avant de retourner à son rayon.
Laurence paraissait sincèrement touchée par les soupçons de son amie et Monique tentait désespérément de lui arracher un sourire. En joignant les mains, elle lui demanda :
- Alors, dis-moi… Que puis-je faire pour toi ?
- Rien… à moins que…
- Quoi ?
- Oh c’est peut-être idiot !
- Dis-moi ! Il n’y a rien d’idiot entre amies !
- Écoute, j’ai rencontré un homme très charm… euh passionnant et il donne des cours d’harmonie personnelle. Alors, comme je sais que tu aimes les stages, je pensais qu’on aurait pu essayer ensemble.
- Hein ? manqua de s’étrangler Monique. Mais tu te moques toujours de mes stages…
- Ah tu vois que tu ne veux pas me faire plaisir !
Monique sourit et lui prit la main.
- Au contraire, c’est formidable ! On va entamer une activité ensemble et en plus, tu as décidé de te prendre en main. Rien ne pouvait me faire plus plaisir !
Malgré sa réconciliation avec Al, Laurence n’arrivait pas à soulager sa conscience. Après le fiasco de la fête d’automne, sa fille avait pris la décision irrévocable de rompre avec son chéri, Sam.
Laurence culpabilisait. Elle avait poussé le bouchon un peu loin en se mêlant d’histoires de cœur qui ne la regardaient pas et, à présent, elle aurait tout fait pour réparer.
A plusieurs reprises, elle avait essayé d’engager la conversation sur le sujet avec Al mais elle s’était chaque fois heurté à un «no comment» définitif. Elle avait aussi tenté d’en parler avec sa meilleure amie mais elle avait préféré s’abstenir en anticipant les remarques de Monique du style «tu ne crois pas que tu en as déjà assez fait comme ça?».
Il lui restait une dernière arme à brandir pour tenter de se racheter… Elle ouvrit son agenda pour y retrouver un petit papier qu’elle y avait glissé. Chaque fois qu’elle entreprenait ce genre de manœuvre, Laurence soupirait. Un jour, il faudrait vraiment se résoudre à ranger tout ce fatras qui, à ses yeux, symbolisait parfaitement le désordre de sa vie.
Alors qu’elle pestait contre un post-it collé à son doigt, elle retrouva sur une carte de réduction d’une boutique de décoration ethnique qu’elle pensait avoir perdue. Chouette! Avec un peu de chance, elle pourrait peut-être s’offrir ce petit banc en bois incrusté de nacre sur lequel elle avait flashé.
Oh!!!… et voilà le numéro de téléphone de cet ostéo dont Monique lui avait parlé l’autre jour. Le cœur de Laurence s’emballa, elle était persuadée qu’elle allait retrouver nombre de trésors dans son agenda d’Ali Baba. C’est à ce moment-là qu’elle fit un faux mouvement et que son calepin tomba à terre.
- Zut!
Elle se retrouva à quatre pattes, occupée à fouiller dans les papiers avant de s’écrier:
- Yessss!
Emergeant de ses cartes de fidélité et bons de réduction, Laurence brandit un morceau de papier avec l’air triomphant de Jeanne d’Arc venant de bouter les Anglais hors du royaume de France. «45, rue des Elans rouges». Voilà, c’était bien ça! Laurence se souvenait que Sam lui avait laissé ses coordonnées afin rédiger le contrat de location de la chambre. Elle grimaça en réalisant qu’elle avait perdu le troisième locataire qu’elle cherchait depuis la rentrée.
Elle chassa ses mauvaises pensées et se concentra sur son objectif: elle tenait à s’excuser en personne. Son comportement avait été inqualifiable et elle était convaincue qu’en avouant ses fautes, Sam pourrait reconquérir sa belle.
Comme elle arrivait à Watermael-Boitsfort, elle regretta amèrement d’avoir pris sa voiture et de ne pas avoir choisi le tram. Cette commune avait tout d’un labyrinthe dans lequel une chatte ne retrouverait pas ses petits. A plus forte raison, une innocente mère de famille dépourvue de tout sens de l’orientation!
Après trois passages involontaires sur la place Keym et une incursion devant la maison communale, Laurence finit par atterrir rue des Elans rouges sans bien comprendre comment elle y était arrivée. Elle chercha le numéro 45 et finit par trouver une petite maison blanche dotée d’un balcon en fer forgé au premier étage. Elle monta les trois marches et pressa la sonnette de son index.
- Ding Dong!
Après quelques secondes d’attente, la porte s’ouvrit. Un homme d’une cinquantaine d’années apparut. Cheveux poivre et sel, barbe de trois jours, polo bleu et jeans. Laurence bredouilla en le saluant.
- Euh bonjour… je m’appelle Laurence.
A cet instant précis, elle avait oublié ce qu’elle était venue faire là!
Chaque année, la Chaîne de l’Espoir fait venir en Belgique une dizaine d’enfants de pays en voie de développement pour les opérer dans nos hôpitaux. Des familles d’accueil les prennent en charge pendant la durée de leur convalescence... Et les renvoient dans leur famille en pleine forme.
Seriez-vous prête à assumer ce genre d’engagement? Et selon vous, quelles sont les plus grandes difficultés à gérer?
Ludo était au bord de la banqueroute! Cela faisait moins de quatre mois qu’il était arrivé en Belgique et son budget prenait l’eau. Bruxelles moins chère que Paris? La bonne blague!
Dès le 15 du mois, une fois qu’il avait payé son loyer, la nourriture, les transports et ses bières, il était complètement à sec (au propre comme un figuré). Il avait commencé par appeler à l’aide ses parents mais sans succès. Il avait ensuite essayé d’emprunter à Al qui, sans surprise, avait refusé. Il s’était tourné vers Vincianne mais elle était tout aussi fauchée. Il s’était alors résolu à faire des économies en optant pour le City’n Bike (le Vélib bruxellois) mais il avait déchanté en découvrant les rares stations de vélo et le relief de la capitale. Qui avait eu l’idée saugrenue de parler de «plat pays»? Il s’était rabattu sur la nourriture en optant pour un régime «frites» et avait découvert les vertus diététiques de la mitraillette.
Mais cela ne suffisait pas et il dut se résoudre au pire: bosser! Par chance, il avait vu une annonce en passant devant la boulangerie qui cherchait un vendeur part-time. Sans hésiter, il alla se présenter, conquit Inès la boulangère et nettement moins son époux Michel.
Elle lui proposa un jour d’essai. Le samedi matin, Ludo s’était montré très ponctuel malgré une soirée trop arrosée la veille. Il venait de revêtir un tablier rose ridicule quand la première cliente entra. Inès se retira dans l’arrière-boutique.
- Bonjour, je voudrais trois gosettes, une couque au chocolat et deux couques au beurre raisins.
- Pardon?
- Vous n’en n’avez plus? Oooh, les enfants vont être déçus!
«Ding-Ding» Un autre client poussa la porte de la boutique et jeta un coup d’œil méfiant sur l’étalage.
- Je vois que vous n’avez pas de boule de Berlin!
- Euh, je ne sais pas je…
Des boules de Berlin? Ludo commençait à se demander si ces gens ne se moquaient pas de lui. Dépitée, la première cliente s’était résignée.
- Bon, si vous n’avez pas de gosettes, vous pouvez mettre des carrés à la confiture.
- Des carrés à la quoi?
Ding-Ding! Une nouvelle cliente apparemment pressée jaugea avec mécontentement le début de file.
- C’est comme d’habitude, il y a du monde et un seul vendeur. Alalah… j’avais pourtant prévenu que je passerais chercher mes pistolets!
- Des pistolets?!!!
Cette fois, Ludo en était sûr, ces gens étaient fous! Il chercha la caméra en pensant qu’il s’agissait d’une émission humoristique de la télévision belge. La première cliente s’impatientait.
- Jeune homme, vous êtes dans votre état normal? Je voudrais aussi un pain français.
«Un pain français»?! Cela devait être une coutume belge, une sorte de bizutage pour les jeunes apprentis-boulangers. Pour marquer sa bonne volonté, il prit des croissants, des chaussons aux pommes et des pains au chocolat et les disposa sur un plateau. Souriant, il s’adressa à sa clientèle:
- Vous avez failli m’avoir! Comme je suis sympa, je vous offre des viennoiseries sur mon premier salaire.
- Des viennoiseries? dit la cliente.
- Des bruxelloiseries! lança une voix énervée, notre jeune ami va tout de suite aller valser ailleurs!
Michel, le propriétaire de la boulangerie avait déboulé dans la pièce. Il était plus rouge que les cuberdons qui remplissaient le gros bocal posé sur le comptoir.
Le gouvernement luxembourgeois a réduit les pouvoirs du grand-duc Henri après que celui-ci a décidé de ne pas sanctionner (donc de ne pas signer) la loi votée par le parlement qui dépénalisait l'euthanasie sous certaines conditions.
Le premier ministre Junker a dit: "Je comprends les problèmes de conscience du grand-duc. J'ai les mêmes problèmes. Mais je suis d'avis que, si la chambre des députés vote une loi, elle doit pouvoir entrer en vigueur". Devrait-on en faire de même en Belgique avec le Roi?
Qu'en pensez-vous?
- T’as merdé!
- Pardon?
Laurence n’avait jamais entendu Monique prononcer le moindre gros mot. Elle n’en croyait pas ses oreilles mais son amie insista:
- T’as merdé ma vielle!
A circonstances exceptionnelles, vocabulaire exceptionnel. Laurence regarda sa chope de Guiness et constata que sa vision n’était plus très nette. Il faut dire que devant la résolution de sa fille qui refusait d’ouvrir la porte de sa maison, elle avait été obligée de trouver une position de repli.
Elle avait invité ses amis au «Sint Patrick», le pub irlandais de la place Flagey. Chacun y était allé de sa tournée et, au final, la soirée n’avait pas manqué de convivialité, d’autant plus qu’un match de rugby était diffusé sur grand écran. Laurence s’était même surprise à adresser un bras d’honneur à l’arbitre à la victoire des «rosbifs».
Petit à petit, les invités avaient quitté le bar et elle s’était retrouvée avec sa meilleure amie Monique à laquelle elle avait raconté toute son histoire, comment elle avait lu un message sur son portable, rencontré le petit copain de sa fille et proposé qu’il devienne son nouveau locataire de la rue d’Avril. Elle devait reconnaître qu’elle avait été culottée!
- Franchement, ajouta Monique, tu n’aurais pas dû te mêler de ses histoires de cœur. C’est personnel!
- Tu ne comprends pas, toi ta fille a l’habitude mais pour la mienne, c’est nouveau! Elle n’a encore jamais eu de petit ami.
Monique accusa le coup. Laurence ne venait-elle pas de traiter sa chère Chloé de croqueuse d’hommes?
- Mais… ce n’est pas ce que tu penses! Chloé est une fille très convenable…
- Bien sûr, moi je te dis seulement ce qu’Al me raconte…
- Al?
Comme le ton montait, Ludo vint éteindre l’incendie qui menaçait de se propager.
- Dites Madame Speebroeck, si votre fille refuse d’ouvrir, vous avez une idée de l’endroit où nous allons dormir?
Ludo avait beau être un sorteur, il voulait connaître l’endroit où il allait passer la nuit. Dans l’adversité, il pouvait aussi compter sur l’appui de Vincianne, l’autre locataire.
- Oui, vous comprenez, ma brosse à dents et mon dentifrice sont chez vous et…
- OK! s’exclama Laurence qui ne pouvait rien face à un pareil argument massue.
Elle prit sa veste, la bombonne de laque et quitta le pub. Elle traversa la place Flagey et remonta la rue d’Avril, suivie par son amie et ses locataires qui peinaient à calquer leurs pas sur cette fusée humaine. Elle s’arrêta sur le trottoir et sonna une première fois. Comme il n’y avait pas de réponse, elle fit un pas en arrière et appela:
- Aaaal!
Monique se dit qu’il fallait la faire taire avant qu’elle n’ameute tout le quartier. Mais Laurence n’avait que faire de ses conseils. Elle se remit à crier:
- Aaaaal! Ecoute-moi! Tu avais raison…
Tout le monde retint son souffle sur le trottoir.
- J’ai merdé!
Trente secondes plus tard, la porte s’ouvrit et Al sortit de la maison. Laurence s’élança vers elle pour l’embrasser. Cette fête baptisée «Vive la crise» portait définitivement bien son nom!