Le mea culpa de Laurence

- T’as merdé!
- Pardon?

Laurence n’avait jamais entendu Monique prononcer le moindre gros mot. Elle n’en croyait pas ses oreilles mais son amie insista:

- T’as merdé ma vielle!

A circonstances exceptionnelles, vocabulaire exceptionnel. Laurence regarda sa chope de Guiness et constata que sa vision n’était plus très nette. Il faut dire que devant la résolution de sa fille qui refusait d’ouvrir la porte de sa maison, elle avait été obligée de trouver une position de repli.

Elle avait invité ses amis au «Sint Patrick», le pub irlandais de la place Flagey. Chacun y était allé de sa tournée et, au final, la soirée n’avait pas manqué de convivialité, d’autant plus qu’un match de rugby était diffusé sur grand écran. Laurence s’était même surprise à adresser un bras d’honneur à l’arbitre à la victoire des «rosbifs».

Petit à petit, les invités avaient quitté le bar et elle s’était retrouvée avec sa meilleure amie Monique à laquelle elle avait raconté toute son histoire, comment elle avait lu un message sur son portable, rencontré le petit copain de sa fille et proposé qu’il devienne son nouveau locataire de la rue d’Avril. Elle devait reconnaître qu’elle avait été culottée!

- Franchement, ajouta Monique, tu n’aurais pas dû te mêler de ses histoires de cœur. C’est personnel!
- Tu ne comprends pas, toi ta fille a l’habitude mais pour la mienne, c’est nouveau! Elle n’a encore jamais eu de petit ami.

Monique accusa le coup. Laurence ne venait-elle pas de traiter sa chère Chloé de croqueuse d’hommes?

- Mais… ce n’est pas ce que tu penses! Chloé est une fille très convenable…
- Bien sûr, moi je te dis seulement ce qu’Al me raconte…
- Al?

Comme le ton montait, Ludo vint éteindre l’incendie qui menaçait de se propager.

- Dites Madame Speebroeck, si votre fille refuse d’ouvrir, vous avez une idée de l’endroit où nous allons dormir?

Ludo avait beau être un sorteur, il voulait connaître l’endroit où il allait passer la nuit. Dans l’adversité, il pouvait aussi compter sur l’appui de Vincianne, l’autre locataire.

- Oui, vous comprenez, ma brosse à dents et mon dentifrice sont chez vous et…
- OK! s’exclama Laurence qui ne pouvait rien face à un pareil argument massue.

Elle prit sa veste, la bombonne de laque et quitta le pub. Elle traversa la place Flagey et remonta la rue d’Avril, suivie par son amie et ses locataires qui peinaient à calquer leurs pas sur cette fusée humaine. Elle s’arrêta sur le trottoir et sonna une première fois. Comme il n’y avait pas de réponse, elle fit un pas en arrière et appela:

- Aaaal!

Monique se dit qu’il fallait la faire taire avant qu’elle n’ameute tout le quartier. Mais Laurence n’avait que faire de ses conseils. Elle se remit à crier:

- Aaaaal! Ecoute-moi! Tu avais raison…

Tout le monde retint son souffle sur le trottoir.

- J’ai merdé!

Trente secondes plus tard, la porte s’ouvrit et Al sortit de la maison. Laurence s’élança vers elle pour l’embrasser. Cette fête baptisée «Vive la crise» portait définitivement bien son nom!



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