Ludo était au bord de la banqueroute! Cela faisait moins de quatre mois qu’il était arrivé en Belgique et son budget prenait l’eau. Bruxelles moins chère que Paris? La bonne blague!
Dès le 15 du mois, une fois qu’il avait payé son loyer, la nourriture, les transports et ses bières, il était complètement à sec (au propre comme un figuré). Il avait commencé par appeler à l’aide ses parents mais sans succès. Il avait ensuite essayé d’emprunter à Al qui, sans surprise, avait refusé. Il s’était tourné vers Vincianne mais elle était tout aussi fauchée. Il s’était alors résolu à faire des économies en optant pour le City’n Bike (le Vélib bruxellois) mais il avait déchanté en découvrant les rares stations de vélo et le relief de la capitale. Qui avait eu l’idée saugrenue de parler de «plat pays»? Il s’était rabattu sur la nourriture en optant pour un régime «frites» et avait découvert les vertus diététiques de la mitraillette.
Mais cela ne suffisait pas et il dut se résoudre au pire: bosser! Par chance, il avait vu une annonce en passant devant la boulangerie qui cherchait un vendeur part-time. Sans hésiter, il alla se présenter, conquit Inès la boulangère et nettement moins son époux Michel.
Elle lui proposa un jour d’essai. Le samedi matin, Ludo s’était montré très ponctuel malgré une soirée trop arrosée la veille. Il venait de revêtir un tablier rose ridicule quand la première cliente entra. Inès se retira dans l’arrière-boutique.
- Bonjour, je voudrais trois gosettes, une couque au chocolat et deux couques au beurre raisins.
- Pardon?
- Vous n’en n’avez plus? Oooh, les enfants vont être déçus!
«Ding-Ding» Un autre client poussa la porte de la boutique et jeta un coup d’œil méfiant sur l’étalage.
- Je vois que vous n’avez pas de boule de Berlin!
- Euh, je ne sais pas je…
Des boules de Berlin? Ludo commençait à se demander si ces gens ne se moquaient pas de lui. Dépitée, la première cliente s’était résignée.
- Bon, si vous n’avez pas de gosettes, vous pouvez mettre des carrés à la confiture.
- Des carrés à la quoi?
Ding-Ding! Une nouvelle cliente apparemment pressée jaugea avec mécontentement le début de file.
- C’est comme d’habitude, il y a du monde et un seul vendeur. Alalah… j’avais pourtant prévenu que je passerais chercher mes pistolets!
- Des pistolets?!!!
Cette fois, Ludo en était sûr, ces gens étaient fous! Il chercha la caméra en pensant qu’il s’agissait d’une émission humoristique de la télévision belge. La première cliente s’impatientait.
- Jeune homme, vous êtes dans votre état normal? Je voudrais aussi un pain français.
«Un pain français»?! Cela devait être une coutume belge, une sorte de bizutage pour les jeunes apprentis-boulangers. Pour marquer sa bonne volonté, il prit des croissants, des chaussons aux pommes et des pains au chocolat et les disposa sur un plateau. Souriant, il s’adressa à sa clientèle:
- Vous avez failli m’avoir! Comme je suis sympa, je vous offre des viennoiseries sur mon premier salaire.
- Des viennoiseries? dit la cliente.
- Des bruxelloiseries! lança une voix énervée, notre jeune ami va tout de suite aller valser ailleurs!
Michel, le propriétaire de la boulangerie avait déboulé dans la pièce. Il était plus rouge que les cuberdons qui remplissaient le gros bocal posé sur le comptoir.