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Rendez-vous à la Gravis Banque

Laurence, une Ixelloise divorcée de 45 ans, doit affronter tous les aspects de la vie en solo. de l'éducation de sa fille Al à la gestion de ses finances…

Monsieur Vanderstappen n’avait pas le moral. La crise financière n’arrangeait pas les choses mais sa déprime ne datait pas d’hier. Il y avait longtemps que sa carrière d’employé modèle chez Gravis Banque n’illuminait plus son quotidien. Il avait passé des années à vendre des produits financiers que sa hiérarchie lui avait présentés comme des produits d’avenir et voilà qu’à présent, il passait ses journées à calmer l’angoisse de ses clients. Inutile de dire que le rendez-vous avec madame Speeckaert ne le mettait pas en joie, d’autant plus qu’il avait réussi à lui vendre juste avant l’été un placement mini-risque qui s’était avéré être «toxique», selon l’expression devenue consacrée.

Laurence Speeckaert n’avait jamais rien compris à l’argent. Quand elle était jeune, elle avait laissé à ses parents le soin de gérer son petit patrimoine et quand elle s’était mariée, elle avait délégué cette responsabilité à son époux. Mais à présent qu’ils s’étaient «séparés d’un commun accord», elle n’avait plus d’autre choix que de s’occuper de ses comptes. Comme beaucoup de Belges, elle avait hérité un modeste portefeuille de titres qu’elle avait confié à la bonne garde de son conseiller placement, le très peu souriant monsieur Vanderstappen. Quand la crise financière avait éclaté, elle avait commencé par jouer l’autruche mais bientôt, il avait été impossible rester la tête dans le sable. Elle avait essayé d’en parler avec des amies qui lui avaient décoché cette réponse imparable:

- «Moi, je n’ai pas de problème… Quand on n’a pas d’argent, on ne court aucun risque!»

Laurence n’avait pas digéré cette réponse pleine de sous-entendus. Comme si elle était riche! Face à la rumeur qui enflait, elle avait résolu d’aller interroger son banquier pour en avoir le cœur net. En poussant la porte de son agence de la Gravis Banque, elle avait la désagréable impression d’aller se constituer prisonnier à Guantanamo. Monsieur Vanderstappen semblait encore plus gris que d’habitude mais Laurence se garda bien de lui demander comment il allait. La dernière fois qu’elle l’avait fait, il lui avait raconté sa vie et elle s’était sentie obligée d’acheter des Sicav pour le consoler. Cette fois, Laurence avait été jusqu’à noter ses phrases pour ne pas être prise au dépourvu.

- Monsieur Vanderstappen, il fallait que je vous voie.
- Je m’en doutais, j’ai beaucoup de succès pour le moment. Au moins, cette crise me permet de rencontrer de jolies femmes!

Laurence n’en croyait pas ses oreilles. En deux phrases, le triste Vanderstappen venait de tenter une pointe d’humour et une amorce de séduction. Elle avait tout prévu, sauf cela… Désarçonnée, elle commença à bredouiller.

- Euh oui… C’est gentil, enfin je suis venue pour vous parler de mes placements.
- Oh, vous savez ce qu’on dit: tant que vous n’avez rien vendu, vous n’avez rien perdu.

À en juger par l’acuité de cette analyse conjoncturelle, elle se dit que Vanderstappen avait toutes les chances de décrocher le Nobel d’économie.

- Et puis, ajouta-t-il, tant que vous ne perdez pas votre joli sourire…

En sortant de son agence Gravis Banque, Laurence réalisa qu’elle n’avait rien appris. De son côté, le banquier était satisfait. Il venait de réaliser que la cote du compliment, elle ne connaissait pas la crise!



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