La dame au merveilleux

Entre ses trois locataires étudiants, sa fille adolescente, Al, et Florian, le bel animateur de stages d'harmonie qui la fait chavirer, Laurence, 45 ans, ne sait plus où donner de la tête. Heureusement que, pour se détendre, elle a ses rendez-vous papotes avec sa copine Monique...

Monique plongea sa cuillère dans la bombe au chocolat du Pain Journalier. Elle la porta à la bouche et ses papilles gustatives se mirent à frétiller.

- Je suis contente d’avoir arrêté ce stage d’harmonie! Trop d’ondes négatives. Figure-toi que je me suis inscrite à un cours d’ikebana transactionnel. C’est pa-ssio-nnant!

Laurence la regarda d’un air éberlué.

- Mais je croyais que tu aimais ce stage! Les enseignements de Florian, la gestion des chakras, le contrôle du souffle…
- Quand tu auras autant d’expérience que moi, tu sauras reconnaître les maîtres véritables et les usurpateurs.
- Usurpateur! Florian?

Monique prit une nouvelle cuillère de bombe avant de poursuivre sa démonstration explosive.

- Des détails m’ont mise sur la piste, par exemple ce radiateur sur le mur du fond…
- Tu avais froid?
- Non! Il n’était absolument pas feng-shui! Mais ce n’est pas tout…
- Quoi encore?
- L’encens, il n’était pas bio!

Laurence fit la grimace, les arguments de son amie ne la convainquaient pas. Elle au moins, elle avait de bonnes raisons de se plaindre.

- Et une peste blonde, c’est feng-shui, ça?
- Ma pauvre chérie, répondit Monique avec l’expression dépitée d’un juré de Nouvelle Star face à un clone de Céline Dion. Tu t’es inscrite à un stage d’harmonie et tu ne penses qu’à la nana qui mate le mec pour lequel tu en pinces.
- J’en pince?!!! Comment peux-tu dire ça? Toi, ma meilleure amie!
- J’avais peut-être le nez encrassé avec son encens bon marché mais je n’étais pas aveugle! Tu lui souriais comme une ado qui veut convaincre ses parents de la laisser sortir en boîte le samedi!

Assise à la table d’à-côté, une dame décortiquait son merveilleux avec la précision d’un archéologue sur le point de percer le secret de la grande pyramide. Tout en disséquant la meringue, elle ne perdait pas une miette de la conversation et se penchait discrètement quand Monique baissait le ton.

- Oui, je lui souriais! Oui, il me plaisait! Oui, je suis allée souper chez lui! Et, en retour, qu’est-ce que j’ai eu? Cette peste blonde d’Elodie à table! Du coup, j’ai préféré ne pas aller à son stage hier! Bien fait pour ce minable!

Effrayée par la réaction de Laurence, la voisine indiscrète s’écarta en appuyant son coude sur sa cuillère remplie de merveilleux. La meringue fut projetée avec la précision d’un missile sol-sol sur les lunettes de Monique.

- Oh madame! Pardon! dit-elle, très ennuyée.
- Tu as raison Monique, s’exclama Laurence. J’ai perdu trop de temps avec ce ringard.
- Ah, te voilà enfin raisonnable. Tu devrais penser à l’ikebana. Rien de mieux contre les blocages émotionnels!
- Toudoudoudou!

Laurence plongea la main dans son sac pour prendre son GSM.

- Allô?… Ah Florian! Comment allez-vous?  Moi?… Bien! Oui, le souper était sympa… Hier? Oh… j’étais un peu souffrante… une migraine…. D’accord?! A la semaine prochaine!

Laurence raccrocha, un peu gênée.

- Et alors? demanda Monique qui finissait d’essuyer ses lunettes, comment va le minable?

La dame au merveilleux se leva et endossa son manteau. Elle fit un signe de la tête timide avant de s’éloigner et de revenir sur ses pas.

- Minable ou pas, ne le laissez pas filer… L’amour est trop rare pour le bouder quand il se présente. Croyez-moi, c’est comme les soldes en temps de crise, les bonnes occasions sont rares!



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