Un dîner branché

Laurence plane… Depuis qu’elle a trouvé en Florian (le père du copain de sa fille) son Roméo, la vie lui paraît belle comme jamais! Pour fêter son anniversaire, elle a décidé de sortir dans un resto branché...

Une sculpturale serveuse revêtue d’un long tablier vint à leur rencontre. Laurence se dit qu’elle avait vu juste. Ce nouveau resto dont tout le monde parlait était assurément l’endroit le plus branché de la capitale, le lieu où l’on était sûr de croiser des stars et de déguster une cuisine bistrot chic comme elle les aimait.

Pour fêter son anniversaire, elle y avait convié sa fille Al, son petit ami Sam et bien sûr son beau Florian. En contemplant la grande sculpture qui était suspendue dans l’entrée, elle se demanda ce qu’elle représentait… A première vue, cela ressemblait à un homard en smoking, mais la sculpturale créature ne lui laissa pas le temps de l’observer davantage, elle les mena à une table où ils prirent place dans des sièges où ils s’enfoncèrent comme un morceau de pain dans une fondue savoyarde. Laurence craignit un instant être engloutie par cette créature venue de l’espace, mais elle remonta à la surface in extremis.

L’étape suivante fut la découverte du menu malheureusement livré sans lexique. Pas évident de s’y retrouver entre le «Coucou moins le quart de Malines et son coulis de wit-love» ou «L’ébouriffée de mâche aux petits rouges de la grande bleue». Heureusement, les convives eurent le temps de décrypter le menu puisque le serveur (tout aussi sculptural que sa collègue, mais dans le genre bad boy à noeud pap) mit 75 minutes pour venir prendre la commande.

Al avait déjà redemandé trois fois du pain quand elle eut la bonne idée d’aller aux toilettes et en revint tout émoustillée. Son explication était confuse, mais il était question d’une porte qui devenait opaque, d’eau qui coulait dans une vasque en marbre et d’écrans vidéo incrustés dans les cloisons. De toute évidence, les W-C étaient un must du lieu et chacun y défila pour juger sur pièce.

L’ambiance avait repris du poil de la bête quand les plats commencèrent à arriver, chacun à son rythme et absolument pas synchro. Ce fut alors que tout se gâta: le coulis de wit-love était devenu une purée mousseline, les petits rouges de la grande bleue s’étaient métamorphosés en cabillaud, les frites dans leur cornet de faïence étaient restées en cuisine… Quant au veau rosé,
il avait visiblement trop longuement profité du four!

Laurence tenta de sauver l’ambiance et entreprit de reconnaître les stars présentes ce soir-là. Hélas, le bel Italien qu’elle avait pris pour Jean-Michel Zecca était blond aux yeux bleus. Quant à cet acteur dont elle était sûre qu’il jouait dans Plus belle la vie, il parlait un flamand impeccable,
ce qui réduisait ses chances de faire partie du casting de la série vedette de France 3.

Quand arriva le moment de la douloureuse (que Laurence tenait absolument à régler elle-même), elle manqua de s’étrangler. Elle bondit de sa chaise et fonça vers la sculpturale vestale de l’entrée, toujours raide comme un i sous son homard en smoking. Laurence oublia en quelques minutes sa timidité et sa bonne éducation (deux traits essentiels de son caractère) et négocia âprement 15 % de réduction sur les repas!

Elle était tellement remontée qu’elle ne laissa à la vestale d’autre choix que celui d’accepter. En retournant à table, Laurence se dit qu’elle avait appris une chose importante ce soir-là: les bonnes toilettes ne font pas forcément les grandes tables.



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