Bien dans ses baskets et amoureuse du beau Florian, Laurence voudrait oublier ses 45 ans et retrouver sa taille mannequin…
«Programme express: perdrez les cinq kilos qui risquent d’empoisonner votre été».
Le titre de «Minceur Mag» avait de quoi interpeller. En passant devant la librairie, Laurence lui consacra les deux secondes que prévoient les spécialistes marketing pour capter l’attention de l’acheteur potentiel. Encore fallait-il qu’elle passe à la seconde étape du processus d’achat et qu’elle entre dans le magasin. Ce fut le sous-titre qui acheva de la convaincre:
«Moins 5 kilos en 5 semaines avec notre régime raviolis!»
Cinq kilos en cinq semaines? La promesse avait l’avantage d’être courte, et efficace. Et pour ce qui était des raviolis, il fallait reconnaître que le procédé pour parvenir au nirvana du bikini ne manquait pas d’originalité. Laurence n’avait jamais acheté «Minceur Mag» et la perspective de régler son achat à la caisse ne l’enchantait pas.
Elle devinait l’air entendu de la vendeuse qui n’en pensait pas moins. «Ma pauvre fille, à ton âge, tu penses encore à faire régime?» ou «Voilà encore une naïve qui croit tout ce que racontent les magazines!». Ah, elle pensait ça la caissière? Eh bien, Laurence était déterminée à jouer finement.
Après avoir feuilleté, l’air faussement distrait, le dossier consacré au régime raviolis (dont les photos étaient très appétissantes), elle le reposa nonchalamment dans le rayon et poursuivit son papillonnage. Elle jeta un coup d’œil à «Déco-Rideaux» et puis ouvrit la dernière livraison du «Moniteur de la littérature». Ce dernier magazine avait l’avantage de pouvoir être lu et exhibé sans le moindre risque de ringardise. Il faut dire qu’avec un dossier consacré à la littérature polonaise contemporaine, il y avait peu de chance que la rédaction s’abandonne aux délices de la futilité. Le drame était que Laurence ne savait pas qui était Stanislas Nemkowicz, le chef de file du nouveau roman krakovien et qu’elle sentait que son regard l’entraînait immanquablement du côté des magazines santé-forme-régime.
À la manière de Kâ dans Le livre de la jungle, la couverture de «Minceur Mag» l’hypnotisait: «Moins 5 kilos en 5 semaines!» et ces raviolis: un torrent de raviolis, un déluge de raviolis! Elle sentait que la faim commençait à la gagner. Si ça n’était pas une preuve de l’efficacité de ce régime! Une force venue d’ailleurs la poussa à retourner, comme si de rien n’était, devant le magazine qui l’avait attirée à l’intérieur de la boutique.
Elle jeta un coup d’œil à la caissière qui n’avait rien manqué de la scène et lui adressa un petit sourire. La fourbe! Elle lui souriait mais elle n’en pensait pas moins… Et de quel droit lui dicterait-elle son libre comportement de consommatrice? Comme Florent Pagny, elle se sentait prête à combattre pour sa liberté de penser et de manger des raviolis. D’une main décidée, elle saisit le numéro de «Minceur Mag» et poursuivit sa route, l’air dégagé vers la caisse où trônait le Jiminy Cricket de la presse magazine. Elle passa devant le «Moniteur de la Littérature» sans même lui adresser un regard mais sentit que sa belle confiance s’émoussait à mesure qu’elle avançait.
Ce fut à cet instant qu’elle découvrit la couverture de «Bien dans sa tête Hebdo» avec un dossier psycho à la une: «Ne vous souciez plus du regard des autres!». Et toc! Laurence s’empara du numéro qu’elle posa sur son «Minceur Mag» et se rendit à la caisse. Le message lui paraissait assez clair pour se passer de tout commentaire. Elle donna les deux revues à la caissière qui, très professionnelle, lui annonça le prix, encaissa et lui rendit la monnaie. En sortant de la librairie, Laurence affichait un large sourire: à elle les délices des raviolis!