Laurence était heureuse… Mais lorsque sa fille Al lui a annoncé son intention de quitter la maison, tout s'est effondré: son moral, son assurance… et son régime.
Laurence avait assez de bonne éducation pour connaître les usages. D’ailleurs, il ne n’était pas nécessaire d’avoir lu Nadine de Rothschild dans la Pléiade pour savoir comment rendre une politesse. Quand on est invité à dîner chez une dame, on lui apporte un joli bouquet de fleurs. Quand on est reçu chez un homme, on peut lui apporter une bonne bouteille de vin. Si vous recevez un carton pour une bienfaisance, vous prévoyez un don pour les bonnes œuvres de la maîtresse de maison. En revanche, si on est invité chez une dame d’âge plus mûr, il est d’usage de prévoir un petit ballotin de pralines (encore que Laurence préférait opter pour la version macarons pistache et fruits rouges, nettement plus tendance).
Mais si cette chère «Nadine de R» avait tout prévu pour les événements «courants» de la vie en société, elle ne semblait avoir rien précisé pour le cas de figure le plus improbable à savoir: «que peut bien apporter une mère si elle est invitée à manger chez sa propre fille?» Cette interrogation était d’autant plus cruciale que la mère en question venait d’apprendre que sa fille quittait la maison pour s’installer en kot avec son petit copain.
Pour ne rien arranger, il ne restait à Laurence que quelques minutes pour se décider car les magasins seraient bientôt fermés. Un moment lui vint l’idée d’appeler Florian - le père du petit ami de sa fille dont elle était tombée amoureuse – pour lui demander conseil. Mais elle se ravisa bien vite en songeant qu’elle n’avait pas encore eu le courage d’avouer à Florian que leur histoire était définitivement finie, rendue impossible par la décision de leurs enfants de quitter les nids familiaux pour voler de leurs propres ailes.
Laurence chassa (non sans peine) Florian de son esprit, elle devait trouver une réponse rapide à la question qui la taraudait: qu’allait-elle offrir à sa fille? Par son présent, elle voulait en même temps lui faire percevoir toute l’étendue de son amour, sa déception, son soutien, sa désapprobation, le naufrage de son régime et la fin de sa love story. Toutes ces idées se bousculaient dans l’esprit de Laurence à mesure qu’elle se dirigeait vers le fleuriste.
Puis, elle changea de trottoir.
La rue de Janvier ne se trouvait qu’à un jet de pierre de la rue d’Avril et Laurence ne risquait donc pas d’être en retard. Elle sonna à côté des noms «Al et Sam» et le simple fait de voir le prénom de sa fille sur une sonnette d’une maison qui n’était pas la sienne lui fit monter les larmes aux yeux.
- Courage ma fille! Tu en as vu d’autres!
Elle monta les cinq étages sans ascenseur et, entre deux souffles coupés, elle se dit qu’il était grand temps qu’elle reprenne un abonnement à la salle de sport. Elle arriva sur le dernier palier, inspira un grand coup et pressa le doigt sur la sonnette. Une seconde plus tard, Al ouvrit la porte, puis tout alla très vite. Laurence aperçut sa fille qui souriait, Sam qui était occupé à touiller dans une casserole et, dans le fond de la pièce, ce traître de Florian, l’air décontracté, qui buvait dans un gobelet. Sans rien dire, elle tendit à Al le gros paquet cadeau qui contenait un bel aspirateur compact.