Depuis quelques semaines, Laurence pense un peu moins à la vie tumultueuse des locataires qui se sont installés chez elle, rue d'Avril. Elle focalise plutôt sur son histoire d'amour avec Florian et le régime qui en découle. Jusqu'au jour où sa fille Al lui annonce qu'elle quitte la maison…
Comme un coup de tonnerre dans le ciel. Comme les lumières du jury de Nouvelle Star qui ne s’allument pas. Comme un mariage princier sans plumes de colibri.
Laurence avait connu un cataclysme de puissance 10 sur l’échelle de Richter des mamans poules.
Al (en fait sa fille s’appelait Alizée mais elle détestait ce prénom depuis qu’il était devenu synonyme de Lolita) avait annoncé sa décision de quitter la maison de la rue d’Avril pour aller vivre avec son petit ami Sam.
En entendant la nouvelle, Laurence avait failli s’étouffer avec un ravioli à la sauge recommandé par le magazine «Minceur Mag» pour le régime de l’été. Pour la première fois depuis son extinction de voix, elle avait été incapable de prononcer le moindre mot. Comment sa fille qui était encore un bébé mignon la veille était-elle capable de lui faire un coup pareil? Laurence aurait voulu s’éveiller après un cauchemar mais la réalité était cruelle: elle ne rêvait pas. Al voulait partir, se barrer, se casser!
Au silence succéda la colère. Elle abandonna son assiette de raviolis et se lança dans une tirade sur l’ingratitude des enfants pour lesquels on fait tout et qui finissent toujours par vous planter un poignard dans le dos. Bon, elle n’était pas allée jusqu’à parler de poignard mais elle l’avait pensé très fort. Comme la colère semblait ne pas provoquer l’effet escompté, elle opta pour la corde sensible mais elle comprit vite que le trip cocker déprimé ne ferait pas mouche. Rassemblant ses esprits (et se souvenant de tous les traités d’éducation qu’elle avait lus) elle résolut qu’elles en reparleraient le lendemain après une bonne nuit de sommeil. Une nuit, il y en eut bien une mais il ne fut pas question de sommeil…
Seule dans son lit qui lui paraissait gigantesque et froid malgré la douceur de ce début de mois de juin, Laurence se mit à réfléchir. Mille questions se bousculaient dans sa tête qui continuait à bourdonner. Avait-elle failli? À partir de quel moment avait-elle commis des erreurs? Avait-elle était trop sévère? Trop laxiste? Trop présente? Trop absente? S’agissait-il de son divorce… (enfin elle préférait parler de «séparation de commun accord»)?
Laurence se sentait démunie… Pourquoi sa fille voulait-elle quitter la maison à l’âge de 18 ans à une époque où tout le monde parle de Tanguy et de relation fusionnelle mère-fille? Fallait-il qu’elle ait été monstrueuse pour pousser son petit poussin à voler si tôt de ses propres ailes!
Laurence se redressa dans son lit en même temps qu’elle se ressaisit: elle devait agir. Si Al se comportait de la sorte, c’est qu’elle lui adressait un message. Il suffisait dès lors de répondre à son appel à l’aide. Elle allait renoncer à louer des chambres dans sa maison de la rue d’Avril. Al avait dû se sentir délaissée face aux nouveaux venus… Elle devait aussi rompre avec son cher Florian. Comment sa fille aurait-elle pu accepter que sa propre mère sorte avec le père de son petit ami?
Quitter Florian… A cette seule pensée, son estomac se noua. Mais entre une romance et l’amour maternel, il n’y avait pas balancer! Laurence s’enfonça dans son lit et entendit un grand «Grmmbblll». Son ventre criait famine. Elle tendit la main pour allumer la lampe posée sur sa table de nuit et vit la couverture de «Minceur Mag». Elle dévisagea la blonde qui lui souriait béatement en sautillant en couverture, hésita une seconde et puis retourna le magazine en laissant apparaître une pub pour une crème amincissante au kiwi. Elle sortit de sa chambre, descendit les escaliers et se dirigea vers la cuisine. Elle ouvrit le frigo et saisit le pot de pâte à tartiner chocolat et noisettes. Elle prit une cuillère et alla s’asseoir à table. La cuisine était plongée dans la pénombre quand Laurence poussa un profond soupir. 600 calories suffiraient peut-être à calmer sa peine.