Depuis le départ de sa fille Al, qui s'est installée avec son cher Sam, Laurence a bien des soucis. Mais elle n'est pas du genre à se laisser aller à la mélancolie…
Laurence voulait profiter de l’été pour accomplir une révolution intérieure. En vrac, il s’agissait de reprendre sa love story avec son beau Florian, de pardonner à sa fille de l’avoir trahie en s’installant en kot avec son petit ami, de se rabibocher avec sa meilleure amie Monique qui avait eu le culot de lui dire ce qu’elle pensait de sa fille (alors qu’elle seule avait ce droit!), de réconcilier ses deux locataires Ludo et Vinciane qui ne pouvaient pas se sentir mais qu’elle voulait à tout prix garder une année de plus.
Elle était prête à pardonner à son conseiller placements de la Gravis Banque et même, cerise sur le gâteau, à son locataire Tiziano qui lui tapait sur les nerfs depuis des semaines en lui soutenant que seuls les Italiens étaient capables de faire du bon café.
Il fallait à tout prix rester zen, lâcher prise et recourir aux grands remèdes. Elle prit la direction de sa librairie préférée des Galeries Saint-Hubert et se dirigea vers le rayon «spiritualités». Entre les ouvrages de gourous psy et de l’un ou l’autre chaman eskimo, elle trouva son bonheur. Il n’y avait pas moins de dix bouquins signés du leader spirituel le plus sympa de la planète, le Dalaï Lama. En regardant sa bonne bouille souriante sur la couverture, Laurence se sentait déjà mieux. Elle qui jouait les pitbulls ces derniers jours avait terriblement envie d’expérimenter les bienfaits de la compassion.
«Comprendre la souffrance d’autrui et se soigner soi-même»
Le titre accrocha directement son regard. En 168 pages, ce petit bouquin d’entretiens avec Sa Sainteté exposait une suite d’exemples concrets et de réponses très pratiques à appliquer dans son quotidien. Ce fut donc avec la satisfaction du chevalier venant de trouver le Graal que Laurence alla payer à la caisse. 15,95 € pour obtenir les clés de la félicité, ce n’était pas très cher payé!
Une fois rentrée chez elle, l’aspirante Éveillée se plongea dans la lecture de l’ouvrage qui commençait par les notions de bases sur le bouddhisme. Il y était question des «4 Nobles Vérités» et surtout de la première vérité selon laquelle «tout est souffrance».
Laurence se dit que cela commençait fort mais elle ne se laissa pas décourager pour autant d’autant plus que la deuxième noble vérité lui offrait déjà la solution du problème: l’origine de la souffrance n’était autre que l’attachement. Il s’ensuivait donc une troisième - tout aussi logique - selon laquelle la fin de la souffrance correspondait à la fin de l’attachement. Imparable! Là où ça se gâtait, c’est qu’il fallait suivre un tas de préceptes pour parvenir à ce fameux état de détachement, autrement dit au «lâcher prise».
Elle referma le bouquin et regarda autour d’elle sa chambre à coucher. A combien de choses était-elle attachée dans cette pièce? A ce joli sac qu’elle s’était offert lors des soldes de décembre? Assurément! A cette petite robe noire façon Chanel qui faisait craquer Florian? Indispensable! A ces chaussures rouges très couture qui avaient rendue Monique verte de jalousie? Bien sûr!
Il était hors de question qu’elle abandonne le moindre de ces plaisirs qui rendaient la vie tellement plus belle. En jetant un regard sur la couverture de son bouquin, elle vit la figure du Dalaï Lama hilare et elle se sentit coupable. La photo du saint homme avait percé à jour sa véritable personnalité. Il lui en restait du chemin à accomplir pour parvenir à la voie du détachement. Et dire qu’elle n’en était qu’au premier chapitre!