Préoccupée par sa fille, sa copine Monique et ses locataires, Laurence a décidé de trouver dans la spiritualité la clé de son bien-être. Elle a donc acheté un livre du Dalaï Lama sur les principes du bouddhisme. Mais le chemin jusqu'à la sérénité est bien long…
Coincée dans les embouteillages alors qu’elle rentrait de chez Ikea où elle avait acheté une penderie pour une de ses chambres d’étudiant, Laurence éprouvait la voie du lâcher prise.
Avec bonne volonté, elle avait poursuivi la lecture du traité du bonheur de Dalaï Lama, celui qui lui permettrait de se réconcilier avec tous ceux avec lesquels elle s’était disputée au cours des dernières semaines.
Après avoir constaté à quel point le détachement était difficile à aborder, elle décida de se consacrer à la «Voie du Juste Milieu». Voilà un concept qui lui paraissait beaucoup plus simple à appréhender. Après tout, n’était-ce pas ce qu’elle faisait toujours sur l’autoroute? Elle prenait rarement la voie de gauche où les voitures roulaient trop vite, mais elle détestait aussi celle de droite où tout le monde lambinait. Elle avait donc eu cette révélation étonnante: le bouddhisme est comme le code de la route, il suffit de le suivre et puis de l’accommoder à sa propre sauce.
Mais en feuilletant le traité du Lama hilare, elle avait rapidement compris que les choses n’étaient pas aussi simples. Le Juste Milieu impliquait beaucoup plus qu’un simple coup de clignotant… Il s’agissait de l’adapter à tous les moments de sa vie en évitant de succomber aux solutions confortables, souvent trop simples, et en refusant la radicalité.
Coincée entre un camion de transport de pommes de terre et un petit malin en cabrio qui avait décidé de transformer l’autoroute en dancefloor techno, Laurence comprit que ce «juste milieu» n’était pas fait pour elle. Dans l’immédiat, elle avait terriblement envie de faire avaler au chauffeur routier (qui n’avançait pas) sa cargaison de patates et d’effectuer une danse de la pluie pour que le bellâtre de derrière se prenne une drache mémorable sur ses sièges en simili cuir.
Que de pensées coupables avaient traversé son esprit en quelques secondes seulement! C’était impressionnant… Laurence frémit. Sa nature profonde devait être celle d’un monstre ou de la graine de dictateur qui s’ignore. Elle ferma donc les yeux et se raisonna. D’abord, elle adorait les patates et ensuite, ce jeune homme mélomane derrière elle avait probablement de bons côtés et peut-être même une fibre artistique qui ne demandait qu’à être exploitée.
- Restons zen! murmura-t-elle en respirant profondément un mélange d’arbre magique (qui pendait à son rétro) et de CO2 (qui jaillissait du pot d’échappement du camion devant elle). Si certains jours, elle avait envie de dormir du matin au soir et si, à d’autres moments, elle débordait d’énergie, elle se dit que, désormais, elle s’appliquerait à gommer tous ses excès. Elle devait apprendre à jouir du moment présent sans penser à ce qu’elle avait à faire le lendemain et encore moins au flot de désirs qui la submergeaient.
Alors que le camion venait de parcourir la distance appréciable d’un mètre et quarante-deux centimètres, Laurence fut saisie d’un moment de découragement. La voie avait beau être médiane, elle lui paraissait surtout très longue! Et si elle tenait autant à transformer ses amis, elle devait commencer par se transformer elle-même… Cette idée lui fit peur et la séduisit en même temps… ce qui revenait à dire qu’elle était sur la bonne voie. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, le camion accéléra enfin son allure!