Madame Chapeau l’a échappé belle!

Laurence a dévoré le livre du Dalaï Lama et décidé de passer très vite de la théorie à la pratique…

Laurence voulait apaiser les tensions entre ses deux locataires pour les convaincre de rester une année de plus à la rue d’Avril. Son petit traité de bouddhisme s’était montré intransigeant sur ce point: le problème réside dans les émotions perturbatrices. Non sans poésie, elles étaient comparées à une série de voiles qui obscurcissaient notre esprit jusqu’à nous faire perdre de vue la  nature profonde des choses.

Il lui restait à trouver comment expliquer à Ludo que Vinciane était une émotion perturbatrice et vice versa. Elle se dit donc que ce serait une bonne idée de les emmener voir un spectacle typiquement bruxellois pour célébrer leur la fin de leur première année dans la capitale. Elle avait acheté trois places pour Bossemans et Copenolle que l’on jouait au centre ville. Un mélange de bouddhisme et de zwanze bruxelloise, elle ne pouvait pas trouver mieux!

Dire que Vincianne et Ludo étaient enthousiastes à l’idée de passer cette soirée avec leur proprio serait exagéré mais aucun n’osa décliner l’invitation. En plus, Laurence avait fait les choses selon les règles de l’art. Elle avait non seulement prévu un apéro dans un café typiquement bruxellois des Galeries Saint-Hubert mais aussi un resto tout aussi bruxellois pour «l’after».

Armée de ses nouveaux préceptes bouddhistes, elle avait résolu de ne pas juger ses locataires, même si elle ne partageait pas leur avis. Elle leur donna quelques notions de base de bruxellois qui pouvaient s’avérer utiles comme «strotje», «y a pas d’avance» ou «skieve architek».

Dans la voiture, Vincianne écoutait d’une oreille distraite tandis que Ludo envoyait des SMS à la planète entière. Laurence faisant partie de ces gens qui n’aiment pas le silence, elle entreprit de raconter la pièce au cas où ils ne pourraient pas suivre. Tout y passa: la bière, le foot, Madame Chapeau, les crapuleux de sa strotje, Jef dans le tiroir, etc.

Entre deux répliques qu’elle connaissait bien évidemment par cœur, elle éclatait de rire et se retournait pour voir si Vincianne (qui avait pris place à l’arrière) était sensible à l’humour bruxellois. En regardant dans le rétroviseur, elle lut plus de résignation que de gaieté dans le regard de sa locataire pour ne pas parler de Ludo qui ne cherchait même pas à faire semblant.

- Mais enfin, vous ne vous intéressez à rien vous les jeunes! Ça ne vous viendrait pas à l’idée de vous plonger dans la culture populaire de la ville qui vous accueille!
- Madame Chapeau!
- Quoi, Madame Chapeau?

Ludo lui appuya la main sur la jambe et elle freina à bloc… juste à temps pour ne pas percuter une charmante veille dame coiffée d’un chapeau qui traversait le passage à piétons. Laurence était au bord de l’infarctus… Elle répétait en boucle:

- Je ne l’avais pas vue… Je ne l’avais pas vue…

Après s’être inquiétée de l’état de la petite dame (qui allait très bien), Ludo demanda à Laurence (livide) si elle allait s’en remettre. Madame Chapeau compatissait de l’autre côté de la vitre et lui répétait:

- Ça va aller, chouke, ça va aller…

La soirée fut excellente. Ils n’allèrent pas au théâtre mais ils invitèrent la vieille dame au restaurant. Ludo et Vincianne l’écoutèrent raconter ses histoires des Marolles et découvrirent les croquettes aux crevettes et le waterzooi. Laurence se dit que la voie n’avait pas peut-être pas été médiane mais que le résultat était atteint. Et comme on dit à Bruxelles: elle est pas tof la vie?

 



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